Some Kind of Fairy Tale. A Tale of Enchantment…, de Graham Joyce

De nos jours, Peter Martin, la quarantaine, est un forgeron, marié à Genevieve et père de quatre enfants. A Noël, il reçoit un appel téléphonique de ses parents : sa soeur, Tara, disparue il y a vingt ans, vient de rentrer à la maison. En apparence, elle n’a pas vieilli…

Dans les années 80, Tara était une ado tout ce qu’il y a de plus banale, dans une famille banale du centre de l’Angleterre, avec un grand frère musicos et des parents aimants. Tara avait un petit copain, Richie, qui était également le meilleur ami de son frère, le guitariste de leur groupe, et elle leur servait de groupie. Cette vie adolescente banale se fracassa lorsque Tara disparut soudainement, sans laisser de traces derrière elle, par un jour de printemps, dans les Outwoods, un bois très ancien faisant partie de la forêt de Charnwood, près de chez elle.

De retour parmi les siens, Tara semble toujours aussi jeune. Son retour va bouleverser à nouveau la vie de Peter, de ses parents et de Richie, vies qui avaient été brisées et construites autour de son absence, d’autant que Tara ne veut pas offrir à ses proches l’explication qu’ils attendent et préfère raconter une histoire incroyable, et donc insupportable, d’enlèvement par ce qui ne peut être que des fées.

Johann Heinrich Füssli, The Changeling, 1780

Graham Joyce reprend la très riche tradition mythique de l’enlèvement par les fées pour la raconter dans un contexte actuel. La grande force du livre réside dans la capacité de Joyce à nous déployer des vies ordinaires et à les confronter avec l’extraordinaire, ici synonyme de merveilleux, au sens médiéval du terme. Dire que les réactions des personnages, l’impact psychologique et émotionnel face la disparition puis la réapparition inexplicable de Tara sont décrites de manière tout à fait crédible revient, je crois, à faire le plus grand compliment au livre. Car pendant toute la lecture, on est émerveillés par le fait que tout est crédible.

Chacun des chapitres s’ouvre sur une citation, soit tirée de la littérature, de l’histoire (y compris la célèbre affaire de Bridget Cleary assassinée par son mari et sa belle-famille en 1895 en Irlande car son mari était persuadé qu’elle n’était pas son épouse, mais une changelin que les fées avaient laissé à sa place) ou de la culture néo-féerique plus récente.Tous les éléments sont là, habilement assemblés et disséminés par l’auteur qui a fait ses devoirs, en quelque sorte, pour mieux s’en jouer : la jeune fille, l’inconnu séducteur, le cheval blanc (y compris comme nom de pub — Wayland Smith, je t’ai reconnu !), les jacinthes des bois, les roches, les équinoxes et les solstices, l’effet du temps qui s’écoule différemment (Rip Van Winkle, sors de ta cachette !). Tout y est, donc. L’habileté de Joyce tient à sa capacité à utiliser tous ses éléments de manière assez subtile et, encore une fois, crédible dans un contexte actuel. D’ailleurs, la réapparition du séducteur inconnu à la fin du roman m’a davantage plu que sa première apparition à Tara. Il est d’ailleurs étonnant que les critiques (comme ici ou ) s’étonnent de tout cela, montrant ainsi que dans l’imaginaire anglo-saxon aujourd’hui, « fée » est synonyme d’images principalement issues de la littérature victorienne elle-même passée à la moulinette Disney.

La narration, à la troisième personne, fluide, dans un style simple, jamais prétentieux et pourtant très évocateur, se focalise sur les conséquences du retour de Tara et comment chacun gère (ou non) ce bouleversement, nous montrant bien que tous s’étaient plus ou moins bien reconstruits autour de cette absence et que son retour est presque plus problématique qu’heureux. Ce récit alterne avec des chapitres écrits à la première personne lorsque Tara raconte son histoire au psychologue, Vivan Underwood, que sa famille l’oblige à voir. Puis, et c’est là l’un des aspects les plus agréables (et pourtant pas si orignal), certains chapitres sont en fait les notes que prend le psychologue, déconstruisant le récit qu’on a lu, à la fois celui de Tara et celui du narrateur, pour nous proposer une lecture alternative de la signification des contes de fées. Il y a donc en permanence dans ce roman une sorte de méta-récit très postmoderne qui est un vrai régal pour qui connait les études historiques et psychologiques sur les contes de fées et sur les récits d’enlèvement.

Michael Cleary fut condamné à 20 ans de prison pour « homicide volontaire » (et non meurtre) et libéré au bout de 15 ans. Il émigra au Canada. Il maintint son histoire selon laquelle ce n’était pas sa femme qu’il avait tué mais un changelin. (Source : askaboutireland.)

Or, cette force est aussi la faiblesse (pourquoi est-ce toujours ainsi ?) du livre. En effet, en inscrivant son histoire et sa narration dans le quotidien, dans le réel, dans le crédible, en laissant entendre dès le premier paragraphe que son narrateur n’est pas fiable, Joyce propose un dosage subtil de merveilleux et de réel. Le personnage du psychologue, les réactions des proches de Tara laissent entendre que tout ceci peut être explicable, y compris le récit merveilleux de Tara, par un traumatisme qui a conduit à une amnésie et Tara à re-construire un récit qui permet à sa psyché fracturée de fonctionner. Même son absence apparente de vieillissement pourrait avoir une explication « scientifique ». Or, vers la fin du roman, Joyce réintroduit, par l’intrigue secondaire de Jack, le fils de Peter, et du chat disparu de la voisine, Mrs. Larchwood — ce qui est en apparence une histoire très banale et quotidienne de chat perdu, donc avec beaucoup de subtilité — un élément qui n’autorise plus le doute. Qui plus est, la réapparition du séducteur inconnu manque de subtilité et sa brutalité semble contredire ce qu’il incarnait jusqu’alors. Non pas que cet archétype ne puisse pas être brutal, mais elle parait hors de propos. Enfin, le sort final de Tara, suite à sa rencontre avec Mrs. Larchwood, même si le récit se veut ambigu, ne laisse guère de doute non plus.

Pourtant, en proposant un méta-récit, Joyce laissait entendre qu’il s’amusait avec une tradition légendaire, qu’il en proposait une nouvelle lecture. Par exemple, lorsque Underwood décrivait l’endroit où avait été Tara, il l’identifiait à une communauté d’artistes hippies et anarchistes, pratiquant l’amour libre, le nudisme et le partage communautaires de tous les biens. Mais finalement, il n’en sera rien. En d’autres termes, Joyce sabote lui-même son projet dans son avant-dernier chapitre. Son dernier chapitre cherche à rétablir le doute, et l’épilogue laisse planer une interprétation plus sinistre que celle du conte, mais cela ne suffit pas. C’est dommage, car à travers ces deux personnages du psychologue et de la voisine, en apparence secondaires mais dont les noms ne trompent pas, Joyce pouvait aller au bout de sa logique et nous proposer une autre lecture. Et ce serait à nous, lecteurs, de choisir. La comparaison avec un roman similaire, Faërie de Raymond E. Feist, est utile, car beaucoup d’éléments de l’intrigue sont similaires. Mais là où Feist décidait, de manière moins ambitieuse, de terminer son roman en optant pour la haute fantaisie, offrant une vision moins ambitieuse mais peut-être une fin plus réussie, Joyce fait lui aussi ce choix sans l’assumer pleinement.

Some Kind of Fairy Tale est donc un roman passionnant, qui se lit avec avidité pour tout lecteur qui apprécie ces thèmes tant il les utilise avec intelligence et brio. Mais en quelque sorte, il s’arrête en chemin, devant une fourche invisible, et nous montre la branche qu’il a suivie. J’aurais aimé qu’il nous permette de voir l’autre branche, pour pouvoir décider de prendre celle que lui aussi a pris.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s