La Fabrique de la guerre civile de Charles Robinson

Quelque part en banlieue parisienne, dans la cité imaginaire des Pigeonniers, les habitants des 322 appartements vont vivre un bouleversement de taille. Politique urbaine oblige, la cité va être rasée pour construire à sa place des logements plus modernes, plus écologiques … et au passage faire un léger tri parmi les habitants, histoire de ne pas reproduire les mêmes schémas sous couvert du neuf.

Du côté des bailleurs sociaux, Angela tente de faire accepter le nouveau projet aux habitants, consciente du bouleversement que cela engendre, mais pressurée par ses employeurs pour avancer vite, obtenir rapidement le consentement de ces locataires quitte à leur promettre tout et n’importe quoi, il en va de la pérennisation de son emploi au sein des HLM et de la réussite financière du projet qui doit rapporter des millions. Face à elle et à ce qu’elle représente, une kyrielle d’acteurs vivants dans la cité et préparant une résistance pas si passive à cette lame de fond qu’est la politique urbaine : GTA qui recherche l’amour de sa vie, Bégum, disparue depuis plusieurs jours ; Popie, enceinte de Bambi et qui envisage déjà de l’élever seule ; Budda qui espère créer quelque chose de durable dans la cité autour de son projet de club de boxe ; M., le caïd le plus ancien et le plus connu de la cité, qui va chercher de façon opportune et rusée à mettre son grain de sel dans ce futur projet urbain ; Saï, le caïd en devenir, celui qui remplacera M.

Alors qu’Angela, avec l’aide de M., parvient à vider progressivement les appartements de ses habitants, M. les remplit avec des sans-papiers, business oblige. La violence, déjà présente dans la cité sans exclure des moments de solidarité et de joie,  va monter d’un cran à cause de ce projet urbain qui se fait sans les habitants et presque contre eux. A la violence des politiques, qui s’effacent derrière les bailleurs sociaux pourtant plus préoccupés par l’opportunité financière que par les individus qu’ils déplacent, va répondre une violence civile comme une forme de résistance face à ce que beaucoup d’habitants perçoivent comme une agression.

Troisième roman de Charles Robinson, après Génie du proxénétisme (2008) et Dans les cités (2011). Nombreux personnages qui apparaissent dans ce roman étaient déjà présent dans le précédent (Dans les cités), beaucoup de critiques considèrent donc qu’il s’agit d’une suite, même si l’auteur par des rappels et des digressions a visiblement conçu son dernier roman comme un ensemble fini. Pour ma part, je ne savais pas qu’il existait un précédent roman à celui-ci, j’ai donc lu La fabrication de la guerre civile sans avoir lu Dans les cités, et si peut-être cela nuit à ma compréhension du projet littéraire, je n’ai pas ressentie de problèmes à la lecture.

J’ai découvert cet auteur (et ce roman) à l’occasion d’une table ronde au festival Étonnants voyageurs, sur le thème de l’origine de la violence. Parmi les autres intervenants de cette table ronde, il y avait Colum McCann, William Boyle, Mohamed Sarr. Deux auteurs se sont clairement distingués à cette table ronde, que vous pouvez réécouter ici, par l’intelligence de leurs propos : Mohamed Sarr et Charles Robinson. Deux auteurs qu’il me fallait lire donc.

Moi qui me plaint souvent de l’ineptie des écrits des auteurs français, davantage préoccupés par leur petit moi et leurs petits problèmes de bourgeois, et qui vante la capacité des écrivains anglophones à parler du monde, j’ai été plus que ravie de lire La fabrication de la guerre civile, car enfin je lisais un écrivain de langue française qui par son projet ambitieux, son style et ses idées m’amenait à découvrir et à réfléchir (ce qui est le propre de l’écrivain quel qu’il soit) sur un monde qui m’est inconnu, celui des cités.

Le début du roman est passionnant : à travers une multitude de personnages et de scènes quotidiennes, l’auteur dresse un portrait complexe de ce qui va se jouer avec ce projet urbain. Du bailleur social au caïd local, toute une gamme de personnages permettent au lecteur de mieux saisir toute la complexité du projet et surtout toutes les logiques qui vont s’opposer dans sa mise en oeuvre. A un moment j’avais l’impression de retrouver les mêmes mécanismes d’écriture que dans The Wire, à savoir donner au spectateur / lecteur des clés pour qu’il parvienne à avoir une vue d’ensemble de ce qui se joue en se focalisant particulièrement sur les individus et leurs point de vue. Car c’est l’une des grandes réussites de ce roman que d’avoir donné autant de place aux individus et aux relations humaines. Loin de porter un regard angélique ou défaitiste sur la cité des Pigeonniers, l’auteur en donne un portrait pragmatique (oui, il y a de la violence mais pas que) et surtout il montre à quel point ses habitants aiment le lieu où ils habitent car ils ont fini (et malgré l’hostilité à leur égard) à y faire leur vie.

J’ai par contre quelques réserves sur la fin du livre. Beaucoup de personnages semblent disparaître de la narration et seul M. et Angela semble occuper le devant de la scène. Ce recentrement de l’histoire sur ce couple (et l’éventuel relation qu’y pourrait en découler), occulte le projet initial qui était de décrire cette cité plurielle. De plus, M. et Angela n’étaient pas mes personnages préférés, ce qui fait que j’ai eu plus de mal à m’intéresser à leur histoire et donc à l’histoire du roman vers la fin. Mais je sais combien il est difficile de conclure un roman, et comment parfois certains personnage s’imposent dans l’écriture au détriment des autres. Mais malgré cette fin un peu décevante, le roman est passionnant.

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