Stranger Things (saison 1 ?) de The Duffer Brothers

Dans le sous-sol de la maison de la tranquille famille Wheeler, dans la petite ville d’Hawkins, Indiana, un soir d’automne 1983, un groupe d’ados termine une partie de Donjons & Dragons qui a duré toute la journée par une confrontation spectaculaire avec le Demogorgon. Mais le final est interrompu : on est dimanche, demain y’a école, et Dustin (Gaten Matarazzo), Lucas (Caleb McLaughlin) et Will (Noah Schnapp) doivent rentrer chez eux, au grand désespoir de Mike (Finn Wolfhard) qui supplie sa mère : « le scénario n’est pas fini ». Enfourchant leurs vélos, le petit groupe se disperse progressivement pour rentrer chacun chez soi. Mais sur le chemin du retour, Will va être confronté dans le bois derrière chez lui à quelque chose d’inouï, et disparaître aussi brutalement que mystérieusement.

Sa mère, Joyce (Winona Ryder), va vite s’inquiéter et signaler sa disparition au chef de la police Jim « Hop » Hopper (David Harbour) tandis que le grand frère de Will, Jonathan (Charlie Heaton), va lui aussi tenter de retrouver son frère disparu, tout en étant troublé par les sentiments qu’il éprouve pour la grande sœur de Mike, Nancy (Natalia Dyer) qui elle-même en pince pour le séducteur de son lycée, Steve (Joe Keery), qui est malheureusement et prévisiblement un jerk à la tête de son petit groupe.

Les trois ados vont eux aussi tenter de retrouver leur copain, mais vont tomber sur la mystérieuse fille au crâne rasé (Millie Bobby Brown), qui semble avoir fugué et qui ne parle quasiment pas, et répondant au drôle de nom de « Eleven », qu’ils décident du coup de baptiser « El », le diminutif de « Elf ».

Ces trois groupes qui vont chercher à retrouver Will vont rapidement être confrontés à l’origine de tout : le mystérieux et sinistre laboratoire national d’Hawkins qui dépend du Département de l’Energie et où d’étranges expériences sont menées, sous la férule du froid Dr. Brenner (Matthew Modine)…

Disons-le d’emblée : cette série est la plus enthousiasmante qu’il m’a été donné de voir depuis bien longtemps (depuis la première saison de True Detective, en fait).

Ainsi que l’expliquent les créateurs de la série, Stranger Things est une série sur un groupe d’ados confrontés à un mystérieux drame (la disparition de leur copain) à une époque où les enfants enfourchaient leur vélo et trouvaient l’aventure au coin de la rue (et non pas sur Internet ou avec un portable en chassant des pokemons).

La série surfe donc sur la nostalgie des années 1980 et les références au cinéma de cette décennie sont ultra-présentes ; d’aucuns les trouveront d’ailleurs trop appuyées. Citons-en quelques unes : le jeu de rôles, comme au début de E. T., dont plusieurs éléments reviennent, notamment l’étrange étranger réfugié chez les enfants ; la quête menée par des gamins qui les mènent sur les routes inexplorées près de chez eux, y compris les voies de chemins de fer, comme dans Stand By Me, ou qui leur fait explorer les recoins étranges de leur ville comme dans les Goonies ; l’horreur d’une autre dimension à la Alien ou à la Rencontre du troisième type. On pourrait continuer longtemps, et la mise en parallèle est effectivement édifiante :

(Un film oublié mais que la série m’a remis en mémoire et que J. a retrouvé — merci ! —  : Mac et moi (Mac and me) de 1988, cette histoire d’une mère célibataire avec ses deux fils qui déménagent de la Côte Est vers la Côte Ouest, à San Francisco, et où le cadet rencontre un extra-terreste en fuite, poursuivi par des « hommes en blanc » du gouvernement. Le film se termine dans le désert du sud-ouest des Etats-Unis, sur des plans crépusculaires et presque extra-terrestres qui m’avaient beaucoup marqué alors de champs d’éoliennes. Si quelqu’un retrouve de quel film il s’agit…)

De là, l’enthousiasme critique autour de la série, et il est légitime. Hommage au cinéma dans lequel ils ont grandi, les frères Duffer ont conçu Stranger Things comme un puissant évocateur de nostalgie pour les spectateurs, particulièrement pour ceux donc qui ont grandi dans les années 80 et ont aussi été biberonnés à ce cinéma, ce qui est le cas du boggan, tout en l’habillant d’une bande original électro rétro-futuriste signée par le groupe texan Survive.

Autre ré-utilisation créative dans la série : le jeu de rôle. Clairement, ainsi que les Duffer Brothers le reconnaissent eux-mêmes, le groupe d’ados geeks rôlistes, victimes des bullies de leur collège, correspond à leurs propres années collège et lycée.

Mais ils en tirent plus qu’une simple évocation biographique. En effet, la dimension surnaturelle de la série, la créature et le monde « sens-dessus-dessous » (upside down) d’où elle vient rappellent furieusement l’univers de Werewolf: The Apocalypse (qui a sorti en 2012 son édition 20e anniversaire) et l’Umbra où il faut « marcher à côté » (step sideways).

D’ailleurs, le rôliste que je suis a contemplé avec un certain émerveillement les scènes qui ont lieu dans le monde upside down (et notamment lors du dernier épisode) comme la plus belle mise en image de ce qu’est l’Umbra.

step-sideways

Sur une idée de Bill Bridges!

Pourtant, la principale force de la série ne se situe pas là.

Car en regardant les tribulations des ados, les atermoiements et teenage-drama des lycéens, la recherche effrénée et de plus en plus désespérée de Joyce et de Hopper, les moyens déployés par les G-Men pour retrouver Eleven, on s’aperçoit rapidement de ce qui nous séduit, et qui est aussi une caractéristique du cinéma des années 80 que Hollywood a aujourd’hui totalement oublié :

Raconter une histoire.

Avec de vrais personnages .

Et de vrais rapports humains de groupes.

La série bénéficie en effet d’un très bon casting, y compris Winona Ryder (mais, à cela, Hollywood nous a habitués) mais surtout prend  son temps puisqu’en fin de compte, Stranger Things est un film qui dure huit heures, et ce faisant elle utilise les quatre groupes pour donner autant d’ambiances (Goonies et E. T. avec les ados, le cinéma de Carpenter avec les lycéens, et davantage Rencontre du troisième type et Alien avec Hopper et Joyce et les G-Men) qui, progressivement, très habilement, vont se retrouver pour une confrontation finale.

Les personnages réagissent en effet avec logique (c’est-à-dire souvent de manière illogique et irrationnelle), et les rapports humains compliquent l’avancée de l’histoire, même si on voit très bien où elle va aller, ce qui provoque d’ailleurs un vrai et le principal suspens (« mais ils vont arriver à se parler ou quoi ? ! ?« ). En fait, l’élément d’horreur (la créature) est finalement très secondaire à une histoire à échelle humaine qui est rendue passionnante (lorsque les enfants veulent s’organiser, lorsque Jonathan et Nancy prévoient de chasser la créature…).

A l’instar des films des eighties, tels les Indiana Jones ou les Star Wars (auxquels un hommage est également rendu), Stranger Things tire ainsi sa principale force de personnages simplement définis mais bien caractérisés. Du coup, on prend un vrai plaisir à voir ces personnages ordinaires et attachants se dépêtrer comme ils peuvent de la situation exceptionnelle dans laquelle ils sont plongés.

D’ailleurs, les Duffer Brothers font preuve d’une vraie qualité d’écriture dans la manière dont ils jouent avec les âges de leurs personnages et des trois groupes respectifs. Si l’on se met cette fois dans la perspective d’un autre jeu de rôle, Changeling: The Dreaming, on a un groupe de gamins, un groupe de vauriens et un groupe de grincheux. Et chaque groupe reste cohérent par rapport à l’âge des personnages : le défi pour les gamins est de cacher El de leurs parents. Les lycéens eux sont pris dans leurs querelles émotionnelles et amoureuses tandis que Hop et Joyce mènent une véritable enquête mais avec toutes les limites de leur situation (Hop est le chef de la police, mais ce n’est qu’un petit chef de police locale). Cette qualité d’écriture se retrouve  dans la fin de la série avec la manière dont les Duffer Brothers font évoluer leurs personnages (Hopper, Steve), dans la dynamique du groupe d’ados , et dans les relations entre les personnages (notamment Jonathan et Nancy).

Stranger Things ne pouvait donc pas mieux porter son nom, car elle nous montre par l’évidence que l’art du storytelling, le vrai, est devenu (presque) totalement étranger à Hollywood.

Et pour cela, elle est une vrai lumière dans un paysage bien terne.

(Une seconde saison est visiblement probable : ces qualités résisteront-elles ? Pour ma part, vu que les Duffer Brothers ont déclaré qu’il s’agirait davantage d’un « sequel plutôt que d’une seconde saison » (whatever that means), j’aimerais un sequel qui aurait lieu, du coup, dans les années 90, puis ensuite un autre dans les années 2000. Ca, ça serait très fort.)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s