Frantz de François Ozon

Après guerre dans un village en Allemagne. Anna (Paula Beer), une « veuve blanche », vient fleurir tous les jours la tombe de son fiancé Frantz  avant de rejoindre les parents de ce dernier. La vie dans cette petite bourgade de province allemande parait terne, il est en effet bien difficile de se sortir de ces années de guerre. Un jour, alors qu’elle se rend pour la énième fois sur la tombe de son compagnon, elle est témoin d’une chose étrange : un homme, plutôt jeune, fleurit également cette tombe et semble écraser une larme avant de quitter le cimetière. Elle le recroise chez les parents de Frantz, mais ne parvient pas à lui parler. Elle finira par découvrir qu’il s’agit d’Adrien (Pierre Niney), un soldat français qui a connu Frantz avant la guerre et qui est resté très attaché à son souvenir. D’abord réticent, les parents de Frantz acceptent de recevoir Adrien, car l’évocation de la vie de leur fils avant guerre leur fait du bien. 

Après le regrettable Jeune et Jolie (et cette superbe sortie sur les femmes et leur fantasme sur la prostitution), et le plutôt réussi Dans la maison, François Ozon a choisi le conventionnel avec un film sur la Première Guerre mondiale, période aimée, fortement représentée dans les œuvres de fiction et dont la mémoire est unanimement pacifiée (là où l’historiographie n’en a pas encore fini avec les querelles entre consentement et contrainte).

Ce film est l’adaptation d’une pièce de théâtre écrite par Maurice Rostand (le fils d’Edmond) dans les années 1920, qui d’après Wikipédia est l’une des personnalités homosexuelles les plus en vue de l’entre-deux-guerres. Ce dernier, exempté pour des raisons de santé en 1914, s’est engagé volontairement dans les services infirmiers au début de la guerre. Sa pièce témoignera de sa profonde détestation de la guerre, d’autant qu’elle lui aura valu indirectement la mort de son père en 1918, à cause de la grippe espagnole. Dans sa pièce, Paul Renard, un soldat français se reprochant d’avoir tué un soldat allemand pendant la guerre, envisage de se suicider après avoir visité la famille de ce dernier. Mais son suicide restera fictif, Paul prendra finalement la place du soldat mort en épousant sa fiancée. Ernest Lubitsch adapte la pièce au cinéma en 1932 et en reprend les principaux éléments. François Ozon modifie de manière significative la pièce et l’adaptation de Lubitsch, en se focalisant sur le point de vue de la fiancée, Anna, et en ajoutant au récit toute la deuxième partie du film quand Anna part à la recherche d’Adrien après que ce dernier ait décidé de rentrer en France.

Plusieurs choses m’ont profondément ennuyée dans ce film. Tout d’abord l’utilisation peu subtile de la photographie noir et blanc (quand les individus sont tristes) et de la couleur (quand ils semblent retrouver goût à la vie). Le procédé est quelque peu simpliste et manque cruellement d’originalité, la référence à Haneke et à son Ruban blanc trop évidente.  Ensuite la mise en scène et la direction d’acteur me paraissent trop précieuses : à force de jouer sur la délicatesse des plans et sur le solennel des dialogues, les acteurs sonnent faux, notamment l’acteur français qui joue Adrien (Pierre Niney). On a l’impression d’assister à une représentation sans âme d’une pièce qui ne semblent bouleverser que ces acteurs, qui peinent d’ailleurs à faire partager leur sentiment. Tout cela est tellement esthétisé que tout semble froid.

Encore une fois, Ozon s’intéresse au mensonge et aux fausses apparences — Adrien ment sur la nature sa relation qui l’unissait à Franz, Franz a menti à Anna sur sa vie à Paris, Anna ment à ses beaux-parents — qui semblent alors caractériser cette période, ainsi qu’à l’homosexualité. A ceci près qu’Ozon interprète toutes les périodes et tous les événements sous ce même prisme, on ne peut pas donc parler d’intuition de l’auteur sur l’après-guerre, mais plutôt d’un plaquage de thématiques obsessionnelles et personnelles sur une période donnée, que cela soit pertinent ou non.  La palme du plaquage est décerné aux scènes dans lesquelles Ozon s’amuse à créer une ambiguïté sur la teneur des relations entre les deux hommes (étaient-ils amants ?). En même temps, s’il veut parler homosexualité pendant la Grande Guerre dans les rangs des soldats qu’il y aille, au contraire, il pourrait enfin faire preuve d’un peu de courage.

Autre obsession d’Ozon : les classes supérieures. L’après-guerre n’est vu que du point de vue d’une famille bourgeoise et d’un fils d’aristocrate, d’où peut-être cette délicatesse extrême dans les gestes et les paroles des personnages. Comment de tels individus se retrouvent en première ligne, vu leur pedigree ? Mystère. C’est clairement un procès d’intention, mais j’aimerais qu’il s’intéresse à autre chose qu’aux riches, qui n’ont pas la primeur des interrogations psychologiques. Le bon bouseux du fin fond de sa campagne a peut-être lui aussi éprouvé quelque difficulté à reprendre une vie normale après la guerre (notamment par le poids d’avoir tué), mais il faut reconnaître que son malaise ait pu s’exprimer autrement que par un dégoût momentanée pour son violon ou une passion morbide pour un tableau de pendu ce qui pour un Ozon peut paraître moins glamour.

Et encore et toujours cette vision dans les œuvres de fiction d’une jeunesse pacifiste, sacrifiée en première ligne par de méchants officiers se faisant la guerre pour la pathétique impression de défendre leur patrie ou leur civilisation. A croire qu’à notre époque, il est impossible d’imaginer que ces gens aient volontairement pu croire qu’ils défendaient leur pays contre une menace extérieure. Y compris, voire surtout, des individus des classes supérieures.

Le film est donc une mise en scène sans originalité et bourgeoise de cette période.  Un monument de délicatesse sans véritable fond.

Ne sont-ils pas mignons, tous les deux ! (soupir)

 

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