Nuit noire sur Brest de Bertrand Galic, Kris & Damien Cuvillier

« Septembre 1937. La guerre d’Espagne s’invite en Bretagne. »

Dans la nuit du dimanche 29 août 1937, un sous-marin espagnol, appartenant à la flotte républicaine, fait surface dans la rade embrumée de Brest. Très vite, la surprenante apparition fait jaser et sa présence attire l’attention des franquistes, tout d’abord, désireux de s’emparer du navire, car l’armée putschiste ne compte aucun sous-marin, et pour cela ils peuvent compter sur les sympathies locales de tout ce qui se fait comme fascistes — cagoulards, ou membres du Parti social français de De La Rocque ou du Parti populaire français de Doriot — contre quoi les militants anti-fascistes — les communistes et anarchistes principalement, rassemblés autour de la Maison du Peuple et de la figure de la lutte antifasciste et syndicale brestoise, René Lochu — se mobilisent, pour empêcher le navire de tomber aux mains des franquistes.

Au milieu de ce sac de nœuds arrive le mystérieux X-12, agent du service secret anarchiste de la CNT, le SIC (Servicio de Información y de Coordinación). Face à lui, ma belle Mingua, entraîneuse et « belle alliée » à l’Ermitage, le dancing de Brest fréquenté par tous les marins, qui va mettre sa beauté au service du fascisme et ainsi séduire le commandant du navire, Ferrando.

Les pièces sont en place, la partie peut commencer.

Polar historique, Nuit noire à Brest est une adaptation d’un travail de recherche historique, Nuit franquiste sur Brest, réalisé par Patrick Gourlay et publié en 2013.

Le récit y est habilement mené et la voix-off, désabusé, de l’agent X-12 qui l’accompagne donne à la fois une tonalité très roman noir et permet une familiarité avec le lecteur qui lui donne l’impression de maîtriser les enjeux de cette lutte acharnée dont Brest a été le théâtre d’ombres en septembre 1937.

La BD vaut surtout pour son ambiance, entre magouilles, complots de la droite extrême française et du commando franquiste envoyé prendre le contrôle du navire et dirigé par Julian Troncoso (futur président du Real Madrid…) et vigilance des gauches espagnole et française (et notamment du marin Augusto Diego, bien déterminé à ne pas laisser les fascistes l’emporter) avec, entre deux, un gouvernement français de Front populaire à la dérive. Cette ambiance est bien rendue par un dessin à la fois réaliste et atmosphérique, qui alterne entre ambiances nocturnes poisseuses et scènes de jour matinées d’embruns et de soleil sur le port. On suit donc avec plaisir les manœuvres et contre-manœuvres des partis en présence, et ce récit se lit donc avec beaucoup de plaisir.

Pourtant, une fois la BD proprement dite finie, la lecture du carnet qui l’accompagne est alors une vraie révélation… et est assez impitoyable pour elle. En effet, dans ces quelques pages d’une densité remarquable, Patrick Gourlay restitue le contexte, et surtout l’ensemble des enjeux de cette affaire, tout en évoquant par les illustrations les sources qui lui ont permis de conduire sa recherche. Il en ressort un récit édifiant sur les manœuvres des fascistes espagnols mais surtout sur la complaisance des autorités françaises et l’activisme des mouvements de droite-extrême et d’extrême-droite françaises, composés de ces « élites » et notables bien franchouillards, tous ces revanchards de la République, ces pétris de haine contre le Front populaire, ces sûrs-de-leur-cause et bien pensants qui détestaient tant cette « gueuse » héritée de la Révolution française qu’ils étaient prêts à tout pour la renverser. La grande réussite de ce petit carnet est de nous montrer à quel point la guerre civile espagnole avait ravivé la guerre franco-française et aurait pu déclencher une guerre civile en France… avant que celle-ci ne s’invite en 1940, et ne permette à tous ces droitistes de satisfaire leur haine viscérale.

Or, hélas, la BD n’évoque pas tout cela. Son format (un tome de 64 planches) ne le permettait pas, et c’est bien dommage, car il aurait été passionnant, pour le coup, de montrer tout cela, de ne pas en faire l’économie. Dommage. Reste un récit enlevé, agréable, et une histoire qui mérite d’être découverte. Tout cela donne sacrément envie d’acheter le livre dont la BD a été tirée.

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