Magritte, la trahison des images au Centre Pompidou

Vaste rétrospective organisée au Centre Pompidou sur René Magritte, figure majeur de l’art moderne, un artiste passionné de philosophie qui a continuellement interrogé le pouvoir des images et leurs interprétations dans son travail. Après une première salle dans laquelle est exposé le principe même de la peinture selon Magritte, à savoir qu’il conçoit ses tableaux comme des énigmes à résoudre, le reste du parcours se divise en cinq salles, chacune d’elles étant introduite par un extrait d’un texte antique qui a été le support d’une réflexion menée par l’artiste qu’il a transposée dans son travail.

La passion de Magritte pour la philosophie l’a amené à concevoir ses tableaux comme des énigmes qui forceraient l’observateur à interroger sa capacité à voir, à interpréter et à comprendre. Car loin de dénigrer les images pour leur imperfection et leur fausseté, la peinture doit au contraire inviter le visiteur à voir mieux et à s’interroger sur le pouvoir des images et sa capacité à s’en distancier. La peinture n’est pas là pour peindre le réel, mais pour permettre de s’interroger sur lui, ce que montrent les tableaux exposés dans la première salle.

La Clairvoyance, 1936

Dans sa bataille menée contre les surréalistes, Magritte a voulu défendre les images face à la suprématie des mots. Le texte qui introduit cette deuxième salle se réfère à un passage de la Bible dans lequel Moïse, après avoir reçu les Tables de la Loi, redescend auprès des siens et s’aperçoit qu’ils sont en admiration devant la représentation d’un veau d’or. Devant ce qu’il perçoit comme une idolâtrie vaine, Moïse, de colère, brise les Tables. De cet épisode, nombreux sont ceux qui ont conclu à la perversité des images face à la pureté des mots. Magritte en conflit avec Duchamp et les surréalistes veut alors réaffirmer le pouvoir des images sur les mots. En découle une série de tableaux mêlant texte et images qui rappelle avec ironie l’interdépendance entre les deux concepts.

La Clef des songes, 1930

La troisième salle revient sur le mythe de l’invention de la peinture, à partir d’un texte antique de Pline l’Ancien. A Corinthe, une fille de potier sachant que son amoureux va bientôt partir et voulant conserver un souvenir de lui, s’amuse à tracer sur un mur les contours de son visage en utilisant l’ombre projeté par le soleil. Son père, potier, appliqua alors de l’argile sur la trace réalisée par sa fille, réalisant alors le premier portrait de l’histoire humaine. Magritte en déduit alors que la peinture n’est pas une image fidèle du réel, mais uniquement son reflet ou son ombre perçu par l’artiste. Des objets vont alors envahir son espace de travail : l’ombre bien évidement, la bougie (il faut une source de lumière) et les contours.

Avec l’allégorie de la grotte dans le texte de Platon ouvrant la quatrième salle, Magritte interroge une fois de plus la capacité des images à décrire le réel. Des hommes dans une grotte confondent la réalité du monde avec les projections que le feu crée sur les parois de la grotte. L’un d’eux finit pas se tourner vers l’extérieur pour voir le monde réel, mais quand il cherche à convaincre les autres d’en faire autant, ces derniers refusent, préférant l’illusion à la réalité. Magritte reprend cette allégorie de la grotte. Viennent alors compléter la gamme des objets-clefs utilisés précédemment par Magritte dans ses toiles le feu, la grotte ou tout espace clos comme une chambre ou un immeuble venant s’ajouter à la palette de langages qu’il déploie avec toujours cette idée de l’imperfection de la peinture à dépeindre le réel sans pour autant lui ôter tout valeur représentative. Il s’amuse également de la perspective, en montrant qu’elle est illusoire tout comme l’impression de représenter le monde (cf. Les promenades d’Euclide, 1955).

La condition humaine, 1935

Un autre texte de Pline l’Ancien ouvre la dernière section de cette exposition consacrée aux rideaux et à l’impossible représentation de la beauté. Un concours est organisé entre deux peintres, Parrhasios et Zeuxis. Tous deux s’affrontent pour déterminer qui peint avec le plus de réalisme : Zeuxis peint des grappes de raisin avec tant de réalisme que des oiseaux essaient de les picorer. Il triomphe. Parrhasios l’invite alors à dévoiler son propre tableau. S’exécutant, Zeuxis réalise que le tableau n’est autre que le rideau qu’il a tenté d’écarter. Zeuxis reconnaît alors sa défaite : son œuvre a trompé des oiseaux, alors que celle de Parrhasios a trompé Zeuxis lui-même. Magritte fait référence à ce texte en ajoutant à ses tableaux des rideaux ou des voiles, mais toujours de manière ironique afin de mettre de la distance avec la prétendue peinture réaliste.

Les Mémoires d’un saint, 1960

Revenant au peintre antique Zeuxis, Pline l’Ancien explique que ce dernier a convoqué de nombreuses jeunes femmes dans son atelier dans l’objectif de trouver l’incarnation de la beauté parfaite pour réaliser un tableau. Aucune ne le satisfaisant complètement, il fera un collage des parties du corps prises sur différents modèles. L’occasion de rappeler que la beauté parfaite n’existe pas, qu’elle est forcément composite et le résultat d’un collage habile.

La preuve éternelle, 1930

Une exposition passionnante et très didactique, mais il faut avouer que ce peintre se prête bien à cette mise en scène habile des thématiques qu’il a questionnées. On sent qu’à un moment les commissaires ont tenté de décrire le langage visuel de Magritte en insistant sur des objet-clefs qui reviennent continuellement dans ses tableaux. Un langage qu’il serait possible de déchiffrer complètement mais qui est ici juste évoqué. Par contre, beaucoup d’heures d’attente à prévoir car la file des visiteurs y compris de bon matin est impressionnante pour un parcours d’exposition assez court (à peine une heure).

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