Rétrospective Bernard Buffet au Musée d’Art Moderne

L’enjeu de cette exposition est de jouer sur les paradoxes que soulève Bernard Buffet pour tenter de réfléchir à la figure de l’artiste dans nos sociétés contemporaines, aux forces institutionnelles en jeu dans le monde de l’art et, par conséquent, à la manière dont se définit l’art dans une société médiatique. De paradoxes, Bernard Buffet n’en manque pas : de ses débuts d’artiste prisé par la critique à sa traversée du désert en marge du monde de l’art et de ses événements, de son origine modeste à sa fulgurante ascension sociale (et surtout financière), le parcours de Bernard Buffet en dit beaucoup sur les pratiques dans le monde de l’art et sur l’influence de ce dernier quant à la perception qu’en a le public. Ainsi l’artiste le plus connu du public au XXe siècle n’a jamais été exposé dans un musée parisien, lui qui fut pourtant le destinataire d’un musée entièrement consacré à son œuvre au Japon. La rétrospective de Musée d’Art Moderne met donc un terme à cet étrange état de fait, avec le désir d’expliquer à la fois le parcours de cet artiste monstre et sa place particulière dans l’époque actuelle.

Le parcours de l’exposition est chronologique et s’organise en trois sections marquées par le pêché d’orgueil qu’aurait commis Bernard Buffet au tournant des années 1955/ 1958.

La section I couvre la période allant de 1945 à 1955. Jusqu’à cette date, le monde de l’art (comme le met en scène cette rétrospective) consacre un artiste jeune aux talents remarquables qui bouscule les habitudes artistiques et se fait rapidement remarquer des galeristes ou des marchands d’art (il reçoit à cette période de nombreux prix, s’expose dans des galeries prestigieuses en France et à l’étranger et devient la coqueluche des magazines d’art qui n’hésitent pas alors à le considérer comme le peintre le plus important de la jeune génération). Son style figuratif plait à une France à peine sortie de la guerre et qui semble se reconnaitre dans ses figures pales, longilignes, regardant avec morosité l’observateur, des hommes ou des femmes dénudés, offrant au regard une humanité désolée. En 1952, il obtient, fait rarissime, la promesse d’une exposition annuelle dans la galerie Maurice Garnier chaque mois de février : à partir de cette date, il commence à peindre par thème et son exposition du mois de février devient un événement mondain.

Deux hommes dans une chambre, 1947

Puis vient le péché d’orgueil et la section II qui couvre la période de 1956 à 1976. Si la première section se consacre à la description d’un style novateur et d’une gloire fulgurante, la deuxième section se focalise sur le tournant de 1956.  Un tournant qui nait d’un article publié dans Paris Match qui le montre sirotant un cocktail dans sa luxueuse maison de campagne ou admirant sa toute nouvelle Rolls-Royce (achetée avec son compagnon de l’époque Pierre Berger), accompagné de son chauffeur personnel. Le monde de l’art est en émoi. Si le public (et les marchands d’art) continuent de le suivre et font de son exposition annuelle un succès notable, les critiques le délaissent. Commence alors une longue traversée du désert face aux critiques, au moment même où sa figure médiatique est à son apogée. Il devient membre du jury de Cannes, se marie et apparait avec sa femme dans de nombreux magazines people. Le public continue à l’apprécier, ses tableaux se vendent, mais les musées le boudent : sa notoriété le déclasse. D’autant qu’un nouveau courant vient d’apparaitre et qu’il a la faveur du monde des critiques d’art: l’abstrait.

Pour ces expositions annuelles, Bernard Buffet continue de produire sur des thématiques allant de la dénonciation de la guerre à l’art du cirque. L’exposition donne à ce moment-là une impression de production frénétique et mécanique. Après la thématique sur la guerre et le cirque viennent « Les Oiseaux », « Les Ecorchés », « La Corrida », « Les plages »… Ses œuvres entrent dans le domaine public : timbre à son effigie, produits dérivés portant la marque de ses œuvres, le public continuent à l’apprécier, il est élu à la prestigieuse Académie des Beaux Arts, mais reste décrié par les critiques.

Tête de clown, 1955

Enfin la dernière section de l’exposition couvre la période allant de l’année 1977 à la mort de l’artiste en 1999. Intitulé « Mythologie », elle rend compte du travail de l’artiste sur plusieurs textes illustres comme l’Enfer de Dante ou les textes de Jules Verne. Sa dernière exposition de février avait pour thème la mort. Après avoir peint tous les tableaux de cette série en vue de l’exposition, Bernard Buffet s’est donné la mort (il se savait atteint de la maladie de Parkinson), ultime mise en scène que d’inclure sa propre disparition dans son ultime et dernière production.

Le parcours de l’exposition se termine par la projection du film documentaire produit par Arte consacré à Bernard Buffet. Un documentaire qui reprend (à moins que ce ne soit l’inverse) le point de vue global de l’exposition sur le tournant de l’année 1956 et le déclassement de Buffet à cause de sa notoriété.

Vingt mille lieues sous les mers : Le combat avec le requin, 1989

J’ai trouvé surprenant qu’un commissaire d’exposition d’un musée ne donne pas plus d’arguments pour expliquer le désintérêt du milieu pour cet artiste. Les seules explications données sont la trop grande notoriété de Buffet et son aisance financière, et tout le parcours de l’exposition vient à l’appui de cette vision. De quoi laisser songeur dans une période actuelle où l’art est devenu une marchandise comme une autre. Est-ce le but de cette exposition que de relativiser la rationalité des critiques, en faisant de leur choix une affaire de mode, qui donc passe avec le temps, faisant et défaisant des carrières ?  Dans ce cas comment se place le Musée d’Art Moderne lui-même et que peut-il apporter en contrepoint de cette lecture ? L’objectif de cette exposition était de replacer l’oeuvre de Bernard Buffet dans son intégralité pour y voir les évolutions et non plus une trajectoire ascendante puis descendante. Sauf qu’elle n’y est pas parvenue puisqu’elle n’a pas cessé de reproduire cette narration binaire, certes en la critiquant , mais en s’y référant constamment.

Il est également notable que l’absence d’exposition sur cet artiste ait contribué à sa disparition dans l’esprit du public et cette rétrospective ne déroge pas à la règle puisqu’on est loin des foules impatientes du Centre Pompidou pour l’exposition Magritte. S’il est régie par des effets de mode, le monde de l’art semble donc imposer ses vues sur l’engouement du public. En effet pour être tout-à-fait honnête (mais est-ce là impression personnelle ou docilité au point de vue adopté par le commissaire de l’exposition), j’ai apprécié les premières œuvres de Buffet comme beaucoup de ces admirateurs, j’ai été cependant beaucoup moins enthousiaste pour les dernières salles, et je trouve qu’effectivement certaines toiles paraissent monstrueusement boursouflées.

La ravaudeuse de filet, 1948

Ce qui me pose une dernière question. Comment se fabrique notre regard sur les œuvres et surtout quel est le poids des institutions dans cette construction ? L’année dernière, j’avais visité l’exposition du British Museum consacrée à Francis Towne, dont l’objectif était de remettre au goût du jour cet artiste tombé dans l’oubli au XIXe siècle. Objectif a priori raté, mais pourquoi ? Alors effet de mode, peut-être. On voit bien que les artistes célèbres hier ne sont pas ceux d’aujourd’hui, on peut donc en conclure que nous fabriquons également quelques idoles en papier. Mais que dire de ces artistes qui traversent les âges sans quitter les yeux du public ? Pour en revenir à l’exposition sur Francis Towne, l’une des explications avancées pour expliquer son désintérêt était l’engouement du public et des critiques pour les aquarelles de Turner. Et force est de constater que si les commissaires de l’exposition sur Towne avaient eu le malheur d’exposer une seule toile de Turner, elle aurait irrémédiablement accroché l’œil du public et fait oublier le reste. Il y a donc là quelque chose qui dépasse les effets de mode.

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