Soulèvements au musée du Jeu de Paume

L’exposition « Soulèvements » interroge les formes que prennent les manifestations de foules en lutte. A travers une pluralité d’œuvres visuelles (même si l’ensemble de l’exposition est largement dominé par la photographie), le commissaire de l’exposition scrute les éléments communs aux mouvements de protestation. Il a ensuite organisé le parcours autour de cinq pôles thématiques : les éléments, les gestes, les mots,  les conflits et les désirs.

Le parcours n’est donc pas organisé de manière chronologique, il n’est pas non plus vraiment organisé de manière thématique. Les éléments cités précédemment sont en effet arrangés autour d’un récit qu’on a peine à suivre avec exactitude. Partant de l’espace commun et de la symbolique des phénomènes naturels pour décrire tout soulèvement, le récit se focalise ensuite sur les corps, les mots, les conflits pour terminer par les désirs, supposés intacts après l’échec du soulèvement. Est-ce un récit linéaire ou un récit graduant ? Tout cela est un peu confus ce que révèle d’ailleurs le micmac de certains thèmes : le désir porté par la dernière partie est pourtant mis en avant dans la première comme support à l’imagination, les mots de la deuxième partie sont partout présents, y compris dans la partie consacré aux gestes. On voit donc que l’idée de découper le concept de soulèvement en une série de thèmes plus ou moins bien agencés dans un récit globalisant pose déjà problème.

Au départ de chaque soulèvement, il y a l’imagination, une imagination forcément portée par des idées et donc des mots. Par le truchement de l’expression « Et si l’imagination soulevait des montagnes », le parcours glisse vers la représentation des soulèvements comme des phénomènes naturels exceptionnels (tels des ouragans ou des vagues déferlantes) — des catastrophes ? Le lien est l’imaginaire collectif qui souvent compare soulèvement et tempête. Certes mais l’imaginaire collectif est plus riche encore et compare parfois aussi ces phénomènes à des propagations voire des maladies (les révoltés étant contaminés par des idées nouvelles). Plusieurs œuvres sont alors exposées pour illustrer le propos : des œuvres disparates, mélangeant photographie, vidéo et performance, à travers différents époques. Sur certaines d’entre elles, le lien avec le thème de l’exposition est ténu, à moins d’accepter l’idée qu’un vague travail sur le mouvement vaut réflexion sur ce thème.

Roman Singer, Red Tape, 2005 (capture d’une vidéo)

La deuxième partie du parcours sur les gestes est plus structurée : un bras levé, une bouche ouverte, quelque que soit le lieu ou l’époque, on peut retrouver une gamme gestuelle commune à tous les soulèvements. Même impression avec celle sur les mots. Le soulèvement né d’un geste doit à présent s’expliquer. Immédiatement le parcours lie poésie et politique, dans un premier temps quand le révolté utilise la poésie pour exprimer son désir, dans un second temps quand le poète, confronté aux soulèvement d’une époque, révolutionne sa forme poétique.

Raoul HAUSMANN, Message à I. K. BONSET, 1921

Vient enfin l’heure des conflits, qui prennent différentes formes comme les grèves, les manifestations ou l’occupation des rues ou des bâtiments. Avec la manifestation publique du soulèvement, entre en scène son exact contraire, à savoir le contre-pouvoir et ses forces de l’ordre. Dès lors un même phénomènes est perçu comme une manifestation légitime ou un vulgaire acte de vandalisme.

Felix Vallotton, La Charge, 1893.

La dernière partie de l’exposition est consacrée aux désirs. Après l’échec du soulèvement (?), il reste toujours le désir (on sent bien que le mot « idées » ou pire « idées politiques » est à proscrire dans cette exposition). De ce désir peuvent naître d’autres soulèvements : la boucle est bouclée en quelque sorte.

Malgré l’intérêt que je porte au sujet, et l’enthousiasme que j’ai pu éprouver envers certaines œuvres exposée, deux choses m’ont particulièrement gênée dans ce parcours : d’une part son organisation approximative qui devient vite du cafouillage au fur et à mesure que l’on progresse dans l’exposition. D’autre part son refus total de contextualiser les œuvres, juxtaposant ainsi les fusillés révoltés de la Commune aux morts tombés sous les balles des Zapatistes ou des grévistes de 1936 et des manifestants protestants attaquant un quartier catholique à Derry pendant les « Troubles » en Irlande du Nord . Ajouté à cela des œuvres disparates, jetées en illustration sur les murs du parcours et j’ai eu constamment l’impression de voir quelque chose qui relève davantage du brouillon tant dans le parcours que dans le choix de certaines œuvres. N’avoir que le seul point de vue artistique, tout réduire à un esthétisme qui dépolitise, est un problème, surtout lorsqu’on aborde une thématique aussi politique. Et que notre époque a besoin de politique. A visiter « Soulèvements », on aurait presque envie de conclure qu’on a pas besoin d’histoire, mais uniquement de nostalgie ou de rêverie. Rien n’est plus faux.

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