14 Juillet d’Eric Vuillard

Que savons-nous de la journée du 14 juillet ? Quelques noms dans l’inventaire des Vainqueurs de la Bastille. Un nom, un prénom, une date et un lieu de naissance, quelque fois un métier et un domicile. Et la preuve qu’ils étaient là, qu’ils ont participé à l’acte fondateur de la Révolution française. Pour le romancier c’est à la fois peu et c’est suffisant pour « franchir le guet », celui face auquel Patrick Boucheron s’arrêtait, et proposer par la fiction ce qu’a pu être la journée du 14 juillet pour ces individus tombés depuis dans l’oubli des archives. Le romancier Eric Vuillard propose donc un récit de cette journée, sous la forme d’une litanie de noms, avec le regard de l’époque actuelle qui, de son point du vue, partage avec la période révolutionnaire de nombreuses similitudes.Il y a deux moments que j’ai particulièrement aimé dans ce récit. Le premier, au début du roman, dans lequel le narrateur déclame la liste des vainqueurs de la Bastille en alternant simple évocation d’un nom avec des présentations plus longues dans une vaste litanie alphabétique.  Cette figure de style est un modèle du genre, très utilisée dans les romans du XIXe et qu’Eric Vuillard reprend à son compte avec habileté.

Qu’est-ce que c’est, une foule ? Personne ne veut le dire. Une mauvaise liste, dressée plus tard, permet déjà d’affirmer ceci. Ce jour-là, à la Bastille, il y a Adam, né en Côte-d’Or, il y a Aumassin, marchand de bestiaux, né à Saint-Front de Périgueux, il y a Béchamp, cordonnier, Bersin, ouvrier du tabac, Bertheliez, journalier, venu du Jura, Bezou, dont on ne sait rien, Bizot, charpentier, Mammès Blanchot, dont on en sait rien non plus, à part ce joli nom qu’il a et qui semble un mélange d’Égypte et de purin. Il y a aussi Boehler, charron, Bouin, corroyeur, Branchon, dont on ne sait rien du tout, Bravo, menuisier, Buisson, tonnelier, Cassard, tapissier, Delâtre, buraliste, Defruit, forgeron, Demay, maçon, Delore, limonadier, Desplats, maréchal-ferrant, Devauchelle, porteur d’eau, Drolin, serrurier, Duffau, cordonnier, Dumoulin, cultivateur, Duret, boulanger, Estienne, inconnu, Evrard, passementier, Feillu, ouvrier en laine, Génard, employé, Girard, professeur de musique, Granchamp, doreur sur métaux, Grenot, couvreur, et Grofillet, et Guérin, et Guignon. Ah ! ça en fait des mammifères, des petits bonhommes de Breughel.

Et il y a encore Guindor, layetier, Hamet, marchand de fruits, Havard, concierge, Héric, inconnu, Heulin, Journalier, Jacob, de la Marne, Jary, cantonnier, Jacquier, inconnu, Javau, pompier, et Joseph, charpentier ! C’est étrange les noms, on dirait qu’on touche quelqu’un. Ainsi, même quand il ne reste rien, seulement un nom, une date, un métier, un simple lieu de naissance, on croit deviner, effleurer. Il semble qu’on puisse entrevoir un visage, une allure, une silhouette. Et, entre les mâchoires du temps, on croit parfois entendre des voix, celle de Jouteau, chaudronnier, celle de Julien, cafetier, celle de Klug, fabricant de chandelles, de Kabers, le Prussien, de Kopp, le Belge, de Lamouroux, le mécanicien, de Lamy, ouvrier au port, de Lang, le cordonnier, de Lavenne, le maçon, du ferblantier Lecomte, et même celle de Lecoq, qui n’a pourtant pas laissé plus de traces qu’une mouche. Il y a des milliers de types en tablier, avec leurs piques, leurs haches, leurs couteaux. Il y a Peignet, dont la mère s’appelle Anne Secret, ce qui est sublime ; Richard, qui finira aveugle, aux Invalides. Sagault, qui va mourir dans une heure. Julien Bilion qui cause, plus loin, avec des camarades. Il y a Poulain, ouvrier à bras, Vachette, journalier, Jonnas d’Annonnay, Jacob du Bas-Rhin, et Secrettain de Boissy-la-rivière, et Raison, et Cimetière, et Conscience, et Soudain, et Rivière, et Rivage.

Bien sûr, un nom ce n’est pas grand-chose. Un métier, une date, un lieu , modeste état civil, une étiquette. Ce sont les syllabes de la vérité.

Le second plutôt à la fin du récit quand le narrateur relate la rencontre entre la veuve d’une des vainqueurs de la Bastille et le préposé à la morgue alors qu’elle vient reconnaitre et rendre une identité à ce corps. Mais quelle identité ? Je trouve que l’auteur pose avec une certaine adresse la question des sources. Que peut-on savoir d’une personne à partir d’un nom sur un document administratif ? L’idée d’une sorte de dédoublement entre l’identité réelle et l’identité archivée est intéressante et montre que l’auteur s’est suffisamment intéressé à cette question pour s’interroger sur le prisme des sources dans la recherche historique et l’écriture de fiction.

Huit mois plus tard, le 23 mars 1790, vers huit heures du matin, Marie Bliard quitte la rue des Noyers, à Maubert ; il fait froid, elle porte un châle sur les épaules. Elle passe devant Saint-Séverin et par le pont Saint-Michel, puis se présente à l’office du commissaire Duchauffour, rue Saint-Louis, près du Palais. Les commissaires ont dû certes changer, mais un petit air de famille se perpétue toujours dans les institutions, un mode de vie, un folklore. On la fit attendre sur un mauvais banc. Le temps lui sembla long. Le plâtre s’écaillait au-dessus du comptoir, un planton bullait sur sa chaise.

Enfin, on l’appela, c’était son tour. On la fit pénétrer dans un petit bureau, où un gros type la fit asseoir. Il portait une mauvaise robe de serge noire, sale et trouée. C’était le clerc. Il lui demanda de décliner ses nom, prénom et qualité, puis il l’interrogea sur l’objet de sa visite. Elle se mit à parler, dans sa langue de commère, à raconter l’histoire dans le désordre, c’est-à-dire son ordre à elle. Elle raconta sa vie, puis en vint au mardi 14 juillet, car le monsieur s’impatientait. Elle parla alors de son compagnon, François Rousseau, allumeur de réverbère. C’était un brave homme, elle n’avait pas à se plaindre. Il était parti le matin, le jour de la prise de la Bastille, il était allé au faubourg Saint-Antoine. Le clerc, relève alors ses bésicles, il l’interrompt. Il veut savoir ce que son mari allait y faire, à la Bastille ; est-ce qu’il comptait se joindre aux émeutiers ? Une ombre passe devant la fenêtre du bureau. Marie Bliard ne sait trop quoi répondre ; elle ne se sent soudain pas très à l’aise dans le bureau du commissaire. Elle bredouille. Son mari avait une course à faire au Faubourg, on lui a dit qu’il était entré dans la cour de la forteresse, entrainé par la foule peut-être ou bien pour voir ce qui s’y passait ; elle ne l’a jamais revu.

Le clerc ouvre une pochette. Silence. Il feuillette un dossier. Marie Bliard reste immobile, comme s’il lui fallait se tenir inerte, ne pas faire de bruit, pas un mouvement, se tenir pour morte, pendant que le monsieur inspecte ses entrailles. Il lève et abaisse plusieurs fois ses lunettes, puis redresse le nez et, d’une voix froide et lente, lui demande pourquoi elle a attendu si longtemps pour venir.  Elle ne sait pas ; elle vient d’apprendre qu’il y avait peut-être une pension. Depuis la disparition de son mari, la vie n’est pas facile, un secours serait bienvenu.

L’affaire ne rapportera pas vingt sols, le clerc n’a donc pas de temps à perdre. il la laisse un moment seule. elle pose ses poings fermés sur ses genoux, elle ne bouge plus. Dans la cour, un chien aboie. Elle entend les portes s’ouvrir et se refermer. Puis le clerc revient, il tient une feuille à la main, elle remarque qu’il a les ongles pleins d’encre. Il lui explique que c’est un procès-verbal de l’année dernière ; vers neuf heures du soir, le  14 juillet, trois particuliers ont amené au Châtelet deux cadavres. Eux aussi, prétendaient être entrés dans la cour du Gouvernement poussés par la foule, au moment où le pont-levis cédait. Là, il virent deux morts et les transportèrent d’abord à l’Hôtel de Ville, puis au Châtelet. (…) Le clerc reprend : le premier cadavre, qu’ils déposèrent au Châtelet, est un petit homme chauve, portant une culotte de ratine grise, de gros souliers, une chemise de grosse toile, une veste de drap olive, un gilet de coton blanc. Il avait une large blessure au flanc et le pouce de la main droite arraché. La description était sèche, technique, et cependant Marie Bliard devinait une silhouette étendue sous les voûtes obscures du Châtelet, un petit corps mort auquel ce signalement donnait en fin de compte une sorte de vie secrète. (…)

Puis il passa à l’autre cadavre. Le cœur de Marie Bliard se mit à battre. De sexe masculin, âgé d’environ quarante-cinq ans. Vêtu de bas de laine à côtes gris, d’une culotte blanche. Et là, elle n’entendit plus rien, l’inventaire fut relégué dans le silence, en un bourdonnement dérisoire. C’était comme si toute sa vie passée était ânonnée, les vingt ans qu’elle avait vécus avec son mari, leur pauvre vie rue des Noyers, le boulot, le petit enfant mort en bas âge, les difficultés, les minuscules moments de bonheur, les promenades aux Porcherons, tout cela était  à présent débité par petits lots, d’une voix monocorde, comme si on voulait ainsi lui soustraire. Elle se rappelait les bas qu’elle avait tricotés, la culotte marchandée aux Misères, sur les quais, les souliers attachés comme on l’avait pu avec de vieux cordons, la veste en laine grise, le mouchoir de coton déniché à la fripe,et, dans la poche, le passe-partout que François portait toujours. (…)

Le clerc avait saisi sa plume et l’avait trempée dans l’encre. Il ne prit pas la peine de dépenser une nouvelle feuille, il se mit à remplir une étroite colonne, en marge du premier PV. Il traçait d’étrange lignes sinueuses, très vite. Elle entendait son ongle sur la feuille. C’était un petit homme replet aux cheveux cendrés. Son encre était très noire et son écriture si fine. Une fois qu’il eut copié le date et par-devant nous Conseiller du Roy, il écrivit, barra trois mots, et eut l’air agacé. Il reprit: est comparue Marie Jeanne Bliard, veuve de François Rousseau, allumeur, demeurant à Paris, rue des Noyers n°17. Et soudain, tout fut pris dans les glaces. Son nom, celui de François, son métier d’allumeur de réverbère, leur garni, en un trait de plume, avaient été vidés, dépouillés de leurs viscères. Il n’en restait plus que les mots : veuve, allumeur, demeurant. La machine continuait, laquelle nous a dit que le 14 juillet, jour de la prise de la Bastille, et à mesure que le clerc transcrivait ses paroles, une langue obscure s’en saisissait,  les hachurait, les tronçonnait, les nettoyait de toute vie. Ce n’était plus François qui avait été tué ; c’était quelqu’un d’autre, qu’elle ne connaissait pas. (…)

Elle sentit remonter en elle une peine profonde ; elle pensa à la petite fille qu’ils avaient eue, ensemble, et qui était morte, elle aussi ; et elle se sentit soudain très seule, aussi seule que Marie Jeanne Bliard, veuve de François Rousseau, allumeur, demeurant à Paris, rue des Noyers n°17, elle se sentit aussi seule qu’un cadavre d’allumeur de réverbère dans la basse-geôle du Châtelet, et ce fut comme si tout ce qu’elle avait aimé se trouvait à présent là, sur ce procès-verbal, et allait désormais y demeurer toujours, en quelques lignes sèches, écrites à la va-vite, par un commissaire de police. Elle eut un frisson. Ses lèvres se raidirent. Elle releva le tête, fixa terriblement l’homme qui se tenait en face. Il ne la voyait pas. Il écrivait.

On voit bien que les deux textes se répondent, de la constitution des sources à leur exploitation future, et dans ces deux textes cette même réflexion sur l’écriture et ce qu’elle dit de l’autre. Pour le reste j’ai trouvé parfois que l’auteur se laissait aller à un style trop précieux. Il aime fleurir son récit de quelques expressions et bons mots de l’époque au point parfois de se laisser entrainer dans des tournures stylistiques certes habiles mais un peu vide de sens.

Lors de la présentation de l’ouvrage au Rendez-Vous de l’Histoire de Blois, à l’entendre, il m’a semblé qu’il avait fait quelques recherches historiques, peut-être même dans les archives pour consulter la liste des Vainqueurs de la Bastille. Il a également lu sur la période, cependant le livre le plus récent qu’il a évoqué sur la révolution est de Jean Jaurès (1901-1908), les autres appartiennent à la grande vogue historique du XIXe siècle (tel Michelet). Or tout cela est un peu daté. Néanmoins ses interrogations sur l’importance des archives dans le travail des historiens et l’impossible quête de la vérité montrait qu’il avait réfléchi au travail de l’historien et avait pensé son récit en parallèle. Par contre, il retombait un peu dans la vieille rengaine sur l’impossibilité de l’historien à rendre compte du peuple ou de la foule. Des travaux ont été menés en ce sens et sans « sauter le guet » des historiens ont tenté de redonner de la chair à leurs archives et pas seulement sur la période révolutionnaire. Il posait la fiction comme étant la seule capable de le faire, sauf que c’est faux et qu’en plus je ne suis pas sûre qu’il y parvienne aussi bien (ou mieux) que l’historien dans ce « récit ». Car à défaut d’être limité comme lui par ses sources, sa liberté d’écrivain l’a conduit à se complaire dans ses mots et dans sa langue au point de désincarner parfois complètement son récit. Car si l’historien peut être trop rigide sur ses sources, l’écrivain peut lui être trop volatile.

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