Il était une fois dans l’Est de Clément Oubrerie et Julie Birmant

La rencontre entre une danseuse, sûr d’elle et faisant fi de tous les conventions et un poète en proie au doute. Isadora Duncan a 22 ans quand elle quitte son pays natal, l’Amérique, pour s’installer en Europe, d’abord à Londres puis à Paris. Sa spontanéité et son jeu naturel font le bonheur du public européen et la jeune danseuse connait rapidement le succès. Son style est alors surprenant : passionnée de mythologie grecque, elle se produit sur scène habillée à l’antique et professe régulièrement son rejet de la danse classique qu’elle trouve trop rigide. A l’occasion du quatrième anniversaire de la révolution d’Octobre, Isadora est invitée à se rendre à Moscou pour danser devant Lénine. Adhérant aux  idéaux de la révolution russe, elle accepte cette invitation et espère ainsi découvrir le paradis de Karl Marx. Son caractère et son gout pour l’improvisation lui assure à nouveau un grand succès auprès du public russe. Lors de son séjour, elle rencontre le poète Sergueï Essenine, qu’elle épouse en 1922. Entre les deux artistes, une difficile relation s’engage.

L’ensemble de ce premier tome se focalise sur le personnage d’Isadora Duncan qui apparait alors comme une femme idéaliste qui refuse de se soumettre aux règles communes et qui emporte dans son sillage toute sa famille. Jouant sur la spontanéité et l’improvisation, la jeune danseuse cherche par-dessus tout à être libre et pense trouver dans l’idéologie marxiste un allié dans sa conquête d’un art libre et universel. Son expérience russe l’a confrontera avec la réalité, une réalité qu’elle a semble-t-il bien du mal à accepter — et donc qu’elle refuse en grande partie de voir et décide sciemment d’ignorer. Libre artistiquement, elle le sera également sexuellement, même si le récit présent se concentre principalement sur sa relation avec le jeune poète russe, dont le seul intérêt réside visiblement dans leurs querelles incessantes et leur incapacité à vivre ensemble.

La narration au début de l’album se veut très cinématographique, avec une sorte de voix off qui pose les décors et donne des éléments sur les personnages qui se présentent sous nos yeux. Ce choix narratif donne un ton dramatique au début du récit (qui débute d’ailleurs par la mort de l’héroïne). Des extraits de journaux ou de poèmes s’invitent dans la narration ce qui donne l’impression que le lecteur va assister à quelque chose qui telle une tragédie a déjà été écrit. Tout concours donc à faire de ces deux personnages et de cette histoire une exception digne de notre intérêt.

Et malheureusement telle que présentée dans cet album et malgré ces effets de style, cette histoire d’amour n’est guère intéressante, et cela pour une unique raison : le personnage d’Isadora est détestable. Son intransigeance énerve, sa prétendue spontanéité fait doucement sourire et son adhésion aux idéaux marxistes semblent peu en adéquation avec son comportement de diva tel qu’il est présenté dans l’album. Du coup, il est un peu difficile d’aimer un récit quand on s’attache si peu à un personnage dont on exècre tous les aspects. Tout dans ce qui a été présenté dans cet album parait factice et à aucun moment on ne croit à la sincérité de ce personnage. Alors autant dire que ces difficultés relationnelles avec son poète russe, puisqu’elles sont précisément présentées comme étant une décision consciente de sur-dramatisation de leurs propres vies, laissent profondément indifférents au mieux, voire agacent.

Dommage c’était un plaisir à retrouver le duo Julia Birmant et Clément Oubrerie, dont la série Pablo était une grande réussite. Beaucoup de lecteurs ont apprécié les dessins de Clément Oubrerie reproduisant les pas de danse d’Isadora. Pourtant la représentation de la danse en BDs devient presque un poncif (et on comprend à quel point cela peut attirer les dessinateurs), et d’ailleurs certains dessins ici apparaissent même quelque peu artificiels à l’instar du comportement de cette danseuse. Du coup, la suite de cette liaison présentée comme exceptionnelle vaut-elle la peine d’être lue ?

On répondra malgré tout par l’affirmative, ne serait-ce que pour voir l’aboutissement de la réflexion sur le mythe de l’Ouest, inversé en ce début du XXe siècle et projeté donc vers l’Est et qui donne son titre au film. Alors que ce premier tome montrait que pour Isadora Duncan, il était nécessaire de remonter vers l’Est dans un mouvement inverse des pionniers du XIXe siècle, rejoignant ainsi le mythe russe du mouvement vers l’Est (tel qu’il a été exploré par Nicolaï Maslov dans Il était une fois la Sibérie), mais s’arrêtant en quelque sorte au milieu du guet, elle décide de faire marche arrière à la fin de l’album pour retourner vers l’Ouest. Nous l’y suivrons, donc…

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