L’ombre de nos nuits de Gaëlle Josse

De nos jours, une femme décide de visiter le musée des Beaux-Arts de Rouen en attendant son train pour Paris. Dans sa déambulation au milieu des badauds, elle se fige sur le tableau de Georges de La Tour, Saint Sébastien soigné par Irène. Elle voit dans le visage de cette femme agenouillée devant le corps de cet homme qu’elle tente délicatement de soigner un lien avec une récente histoire amoureuse.

1639, Georges de La Tour a un nouveau projet : il veut peindre Irène soignant Saint Sébastien, et surtout il veut, lui le peintre reconnu en province, offrir son tableau au roi dans l’espoir de gagner en renommée. Gaëlle Josse, dans ce nouveau roman, croise ces deux histoires, dans lesquelles elle voit « l’aveuglement amoureux et ses jeux d’ombre qui varient à l’infini. »

Après Les heures silencieuses qui avait pour point de départ un tableau d’Emmanuel de Witte, Intérieur avec femme à l’épinette, après Le Dernier Gardien d’Ellis Island, qui avait cette fois comme point de départ la visite d’Ellis Island par l’auteur, voici L’ombre de nos nuits, qui s’appuie sur un tableau de Georges de La Tour. Gaëlle Josse devient l’écrivain spécialiste du récit court (quelques centaines de pages) et de l’écriture ancrée dans un médium, que ce soit un tableau ou une photographie. Elle innove cependant en doublant son récit « à partir de la toile » d’un second récit proche de l’autofiction (en effet, dans le récit contemporain, le narrateur non nommé est également le personnage principal de l’histoire et par manque d’élément sur lui semble se confondre avec l’auteur). L’enjeu du roman est donc double : d’une part faire un récit de la création de ce tableau par Georges de La Tour et, d’autre part, le faire dialoguer avec le parcours de cette femme fixée devant sa contemplation et se remémorant un passé douloureux. Audacieuse, l’auteur multiplie les dédoublements puisque dans son récit ancien, deux voix cette fois bien identifiées se font entendre : celle de Georges de La Tour bien évidemment et celle de son apprenti Laurent.

Copie de Georges de La Tour, Irène soignant Saint Sébastien à la lanterne, vers 1640, Musée des Beaux Arts de Rouen

Autant le dire sans détour, le parallèle entre les deux récits ne fonctionne pas, tant le lien entre cette histoire d’amour contemporaine et l’époque du tableau parait fabriqué et peu intelligible. Pour moi, il n’y a pas de lien entre cette histoire d’amour certes tragique mais extrêmement profane (pour ne pas dire vulgaire) et le projet tout en sainteté de Georges de la Tour, revisitant une épisode au combien célèbre de la Bible pour y magnifier l’abnégation, sentiment qu’il compte bien exposer devant le roi. L’auteur est par contre libre d’en créer un, à condition qu’il soit plausible et surtout qu’il éclaire l’une et l’autre composante du récit. Or, il n’en est rien. L’histoire d’amour contemporaine accumule les clichés sur le couple et parait bien peu en phase avec l’ambition du peintre. Quant au récit sur la création du tableau, il se perd dans des intrigues inutiles (la jalousie entre l’apprenti et le fils de Georges de La Tour, la brève histoire d’amour entre sa fille et un soldat de passage, les relations maritales entre le peintre et sa femme) et, quand il se focalise sur le travail du peintre, le récit est assez convenu, peu éclairant et finalement assez banal.

Au terme du roman, on reste quelque peu abasourdi par l’inutilité du récit sur cette relation amoureuse (qui certes a du être tragique pour le personnage mais qui m’a laissé indifférente car l’auteur n’a pas été capable de ma faire ressentir la souffrance de cette femme et de cet homme) et par le manque de complexité du récit sur le peintre. Ayant échoué dans ces deux récits, leur mise en parallèle ne pouvait être que factice, tout comme ce projet littéraire.

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