L’Anniversaire de Kim Jong-il d’Aurélien Ducoudray et de Mélanie Allag

Jun Sang est né le 16 février, tout comme le dirigeant de la Corée du Nord, Kim Jong-il. Comme tous les enfants nord-coréens, Jun Sang n’a qu’admiration pour le grand leader et passe donc son temps à suivre ses directives. Sa foi inébranlable dans la grandeur et la puissance de son pays lui permet de survivre à un quotidien sordide marqué par le manque (alimentaire notamment), par la suspicion (les enfants sont appelés eux aussi à dénoncer leurs voisins) et par la réalisation de tâches communes aussi inutiles que pénibles (les enfants sont employés dans de grands travaux publics qui ne débouchent finalement sur rien). Mais en grandissant, Jun Sang s’aperçoit que ses parents obéissent plus qu’ils n’adhèrent aux directives du grand leader ce qui le place dans une position délicate. Lui qui déteste les Coréens du Sud apprend un jour que ses grands-parents ainsi que son père sont originaire de ce pays, ce qui fait de lui un « fantoche du Sud ».

Un album étrange dont je situe mal l’origine. Le narrateur est ce jeune garçon qui semble ici livrer le témoignage de ses années de souffrance en Corée du Nord avant l’exil de sa famille en Chine. En cela, l’album est proche d’une tendance actuelle dans la bande dessinée qui privilégie les récits autobiographiques portés par des regards d’enfants (Riad Sattouf en est un bon exemple avec ses albums sur son enfance en Syrie, mais il y a également Couleur de peau: miel de Jung ou Une si  jolie petite guerre de Marcelino Truong) ou par des témoins privilégiés comme les ouvrages de Guy Delisle (Pyongyang notamment). Sauf que cette fois l’auteur, Aurélien Ducoudray, n’est ni un adulte ayant vécu en Corée du Nord pendant son enfance ni un témoin privilégié, sa biographie ne mentionnant pas un séjour dans ce pays à la différence de Delisle. Il semble donc que le récit soit de pure fiction, basé sur des recherches documentaires, ce qui me perturbe étant donné que le ton de l’album parait très autobiographique.

         

L’album suit donc le parcours de Jun Sang de 8 à 16 ans, entre le moment où il adhère aux valeurs de son grand leader jusqu’à son exil avec sa famille en Chine et son installation à la frontière pour aider d’autres migrants. Visuellement, l’album se découpe en deux parties : la première en couleur qui relate son enfance jusqu’à la première tentative familiale de fuite en Chine, la seconde en noir et blanc qui se focalise sur les années d’emprisonnement de sa famille jusqu’à leur exil tant attendu. Le retour de la couleur coïncide avec l’installation de Jun Sang en Chine et son choix de venir en aide aux autres migrants. Ce choix graphique assez manichéen (au fil de la lecture on s’enfonce progressivement) s’explique aisément par le choix narratif (le regard d’un enfant qui va grandir et se rendre compte de son environnement). S’ajoute à ce jeu sur la couleur versus le noir et blanc, le dessin de Mélanie Allag, assez simple, presque naïf, à hauteur d’enfant finalement.

Le récit s’attarde sur la vie quotidienne des nord-coréens : l’embrigadement politique (une seule chaîne de télévision est autorisée et les individus doivent tous participer à des programmes de grands travaux quelque ce soit leur âge ou leur compétence), les restrictions alimentaires et la surveillance perpétuelle par la police mais surtout par les voisins. Les enfants comme Jun Sang s’accommodent de cette vie et tentent par des moyens dérisoires d’agrémenter leur quotidien tout en étant partie prenante de cette société.

Au final, pourtant, cet album ne nous dit pas grand chose de nouveau sur ce pays. Et comme l’aspect personnel du récit semble être factice on s’interroge pendant toute la lecture : d’où venait cette vision, à quoi elle correspondait ? Un enfant nord-coréen ne parlerait pas de son pays de cette manière, et l’auteur n’est pas parvenu à s’extraire de son regard occidental pour véritablement se mettre à la place de cet enfant dont il emprunte la voix. Malgré ses qualités, cet album pose donc un problème, celui de la fiction documentaire. Quel crédit peut-on donner à cette fiction, doublement inventée — un récit autobiographique qui ne n’est pas, le récit d’un enfant qui est faussement naïf —  dès lors qu’elle prétend nous parler du réel ? Ce problème se double une nouvelle fois du problème lié à la tendance actuelle de privilégier les faux regards naïfs, les faux candides, pour parler du réel.

 

 

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