Rogue One: A Star Wars Story de Gareth Edwards

L’inconvénient de rédiger une critique d’un film plusieurs semaines après l’avoir vu, c’est que l’enthousiasme ressenti au moment de le voir — tel l’enfant que je suis resté, primesautier et volontiers naïf, surtout lorsqu’il s’agit d’aller à ce spectacle merveilleux qu’est le cinéma en salle — se réduit à peau de chagrin pour ne laisser que la substantifique moelle de l’oeuvre, les impressions déterminantes qu’il aura laissé dans l’esprit du spectateur

Et autant dire que ce n’est pas à l’avantage de Coquin Un. Mais reprenons :

Sur la planète Lah’mu, la vie de la petite Jyn Erso (Felicity Jones) est bouleversée lorsqu’un vaisseau entre dans l’atmosphère et est bientôt repéré par les droïdes de surveillance : il s’agit d’un vaisseau impérial avec à son bord Orson Krennic (Ben Mendelsohn) venu ramener le père de Jyn, Galen Erso (Mads Mikkelsen), car celui-ci a été l’ingénieur en chef responsable du développement d’une super-arme secrète de destruction massive. La petite Jyn assiste alors à l’exécution de sa mère avant de s’enfuir. Elle est récupérée par Saw Gerrera (Forest Whitaker), un membre, découvrira-t-on plus tard, de la « Rébellion ».

Une douzaine d’années plus tard, Jyn est devenue une criminelle. Arrêtée et destinée à une prison impériale, elle est libérée par un groupe de rebelles mené par le beau (?) ténébreux (sic) Cassian Andor (Diego Luna) qui veulent en apprendre davantage sur le projet top secret de l’Empire…

Alors, au final, que dire de cette « histoire des Guerres de l’Etoile », à part qu’il y a l’Etoile noire et qu’il y a de la guerre ?

Que c’est un beau gâchis.

Car une fois passé l’émerveillement de la découverte et des images de space-opéra, ne reste que le sentiment de la déception. Celle-ci tient à plusieurs problèmes.

Premier problème : les failles du scénario. Je ne parle pas de ce qui manque (j’y reviendrai), mais des moments WTF? qui ponctuent l’ensemble du film et empêchent la suspension d’incrédulité. Parfois (tout le temps), on se demande qui écrit les scénarios des bouses hollywoodiennes, parce que franchement c’est assez atroce de voir un film avec autant d’invraisemblances ou même de pures contradictions. Je ne les liste pas, Un odieux connard l’a déjà fait, et c’est d’ailleurs assez stupéfiant.

Plusieurs sont malgré tout à signaler ici. La plus gênante : Jyn qui marave ceux qui sont venus la libérer (WTF?), les explications bidons de Saw Gerrera pour expliquer à Jyn pourquoi il l’a abandonnée quand elle avait 15 ans (WTF?), les dialogues justes WTF ? à bord du vaisseau lorsque la petite équipe quitte la planète où était retenu le père de Jyn (« je peux pas transmettre les infos par radio, on nous écoute, mais bon je viens de communiquer mon rapport et j’ai reçu mes ordres par le même canal juste avant ! » ou le fameux « tou devais touer mon père, tou vas mourrrrir ! » « Euh oui mais en fait je l’ai pas fait, hein », « m’en fous ! tou vas mourrrrir quand même ! » — WTF ?), Jyn invitée au haut conseil de la Rébellion parce que, hé, ils sont trop open les rebelles, et même qu’ils organisent des rencontres-débats « Wookies et végétarisme, le vivre-ensemble atteint-il ses limites » ?  Mais WTF ? Ou encore le fameux : « mais alors quelle est la faille de malade que ton père a mis dans l’Etoile noire ? » « Hé bien, accrochez-vous les zenfants, c’est d’la bombe : si tu fais exploser le bousin, hé ben, vous savez quoi ? ça explose ! » Nan, mais, nan quoi, nan ! WTF ! ? !

(Alors, je sais que je suis de mauvaise foi ici, et que l’idée même qu’il y ait une faille dans l’Etoile noire — et que cette faille soit au bout du canyon, etc. — est l’information super importante. Mais c’est simplement la manière dont l’information est présentée qui est risible.)

« Ouuiiiiiiii, je sais, c’est merdique comme explication, mais bon, hein, on s’en fout, y’a de belles images. Piou ! Piou ! »

Passons…

Plus grave, et deuxième problème, c’est que ce film gâche totalement son potentiel. Pour expliquer ce point, une petite digression s’impose afin de rappeler comment se situait Rogue One dans l’univers Star Wars.

L’action a lieu entre l’épisode III (nouvelle numérotation) et l’épisode IV (c’est-à-dire le premier film Star Wars), soit après l’effondrement de la République lors de la « Guerre des clones » lorsque Darth Vador massacre les jedis et avec l’avènement de l’Empire (vous vous souvenez, la fameuse réplique, qui a été convoquée pour commenter l’élection de Trump : « c’est ainsi que meurt la liberté, sous un tonnerre d’applaudissements »).

Et donc, l’Empire est là. La République — ou plutôt ce qu’il en reste — est devenue la « Rébellion ». Et donc, là attention : politique !

Les scénaristes hollywoodiens sont aussi doués pour filmer et faire de la politique au cinéma que je ne le suis pour le macramé.

Car tout le film repose donc sur l’idée que Jyn va permettre à la Rébellion de retrouver son père et ainsi d’apporter un témoin précieux pour dénoncer les sinistres plans — la construction d’une super-arme de destruction massive — de l’Empire devant le Sénat.

Je vous laisse relire la phrase ci-dessus tranquillement.

Je vous la transcris en 1943-4 : « Représentants du Conseil national de la Résistance, il faut réussir à retrouver Von Braun pour qu’il témoigne que le Reich est en train de mettre au point une nouvelle arme de destruction massive devant la SDN ! Il va moins faire le malin Hitler ! »

(Je tiens à faire une proposition de vrai geek à ce propos : à présent, dans les bouses hollywoodiennes écrites avec des moufles liées dans le dos, lorsqu’une faille scénaristique d’un tel acabit apparaît, il faut que dans la fin de la scène, la voix des personnages secondaires qui expliquent le scénario soit progressivement remplacée par celle d’un MJ qui interprète la scène derrière son écran devant une bande de personnages-joueurs qui eux évidemment incarnent les héros, et qu’on voit les PJs réagir à l’indigence du scénario de leur MJ par multiples sarcasmes, ricanements et vannes bien senties.)

Et pourtant : non seulement l’idée de faire un film qui racontait les exploits d’une bande de rebelles se sacrifiant pour obtenir les plans de l’Etoile noire (et faisant donc le lien avec le texte déroulant du premier film) était très bonne, mais en plus l’opportunité de nous montrer ce qui signifiait à la fois l’ascension de l’Empire et la mise en place de la Rébellion (pourquoi la « Rébellion » ? pourquoi pas la Résistance ? aucun mouvement de résistance ne s’appellerait lui-même rébellion) était magnifique.

Mais qu’avons-nous ? Quatre scènes.

Scène 1 : Cassian Andor tue son contact pour ne pas qu’il parle s’il est capturé par les stormtroopers qui les ont repérés, car ils étaient en train de parler… sur une planète marchande, bourrée à craquer de gusses qui causent de partout. Ok.

Scène 2 : Jyn est convoquée par la chef de la Rébellion pour lui donner sa mission et évoque Saw Gerrera en le qualifiant d’extrémiste. Olala, nous disons-nous, qu’est-ce qu’un « rebelle extrémiste » contre l’Empire ?

Réponse avec la scène 3 en découvrant le repaire de Saw Gerrera sur Jedha : c’est un type qui vit reclus en ermite dans le désert en essayant d’empêcher sa planète d’être totalement pillée (et qui visiblement a un petit problème de respiration, de paranoïa et de cybernétique, les trois pouvant être malencontreusement liés). Ah, bon, ok (bis).

Scène 4 : Le haut conseil de la Rébellion est réuni, et ils sont déchirés entre l’option A) se planquer face à l’Empire devenu trop puissant et B) attaquer. Et là notre Jyn qui n’en fait pas partie est invitée, tranquilou, et nous fait un speech qui change le point de vue de plusieurs résistants. Euh…

« Regardez : voici l’arme suprême de l’Empire ! Allons donc vite dénoncer ces viles gredins… à l’Empire ! Ah-ah, vous l’aviez pas venu venir celle-là, hein ? Bim ! Dans tes dents l’Empire ! »

Face à cette soupolitique navrante, on se demande bien ce qu’aurait pu être le même film s’il avait pris à cœur de ne pas prendre son public pour des demeurés et qu’il avait vraiment traité son projet : n’ayant normalement pas de jedi dans cette histoire, il aurait pu nous raconter la lutte de la Rébellion contre l’Empire à hauteur des femmes et des hommes qui la composent. Par exemple, pourquoi exactement Cassian Andor est-il un résistant hanté par son passé et ce qu’il a commis ? Que s’est-il passé entre Saw Gerrera et Jyn ? Qui est vraiment Saw Gerrera ?

A cet égard, toute la séquence — pourtant centrale du film — sur Jedha est d’une immense inutilité. On a en gros une séquence entière de shootout urbain (piou ! piou !) qui ne sert à rien si ce n’est à introduire le personnage gonflant de pseudo-jedi du film, véritable os à ronger pour tous les geeks tant l’acteur leur est familier des films d’arts martiaux (et ô drame ! ô excitation  deux balles pour geeks décérébrés, Donnie Yen aurait d’abord refusé le rôle ! OMG : on en a rien à carrer !).

Or, dans cette séquence, il y avait un potentiel énorme : le temple jedi à présent vide de jedis, le pillage du minerais qui sert aux épées lasers et est visiblement utilisé pour l’Etoile noire, la bande de Saw Gerrera, sorte de pillards du désert contre les pillards impériaux. Lorsque Jyn et Cassian se font capturer par les hommes de Saw, il y avait la possibilité de nous montrer ces résistants à l’oeuvre, de développer l’univers de Star Wars, et surtout de donner de la consistance  à tous ces personnages plus transparents les uns que les autres.

D’ailleurs, puisqu’il était question plus haut du personnage de Chirrut Îmwe (Donnie Yen), là aussi il représente une opportunité manquée. Dès les bande-annonces, ce personnage augurait du pire : alors qu’on allait avoir un film dans l’univers Star Wars sans jedi, voilà qu’un pseudo-jedi nous était offerts. Idée nulle. Et pourtant, réflexion faite, il aurait pu être très intéressant s’il avait permis de montrer ce que signifie la religion des jedis sans eux. Il aurait alors fallu montrer un personnage véritablement dans sa foi, réfutant la réalité, et donc fanatique, ce qui aurait permis alors de rappeler que la religion jedi, comme toute religion, repose sur la primauté d’un dogme… Mais non, au lieu de cela, on a un type qui prie sur la plage et semble accomplir un miracle.

« Faites gaffe les mecs, je le sens mal l’aveugle, il est chelou ! Suis sûr que c’est un jedi ! » « Hé merde, on va encore se faire piler. Rengagez-vous, qu’y disaient ! »

Même chose avec le personnage de Bodhi Rook (Riz Ahmed), ce pilote impérial qui fait défection  et s’en va trouver Saw Gerrera pour lui délivrer un message de la part de Galen Erso : immense gâchis à nouveau. Saw Gerrera, méfiant et paranoïaque, décide de ne pas lui faire confiance (sans prendre la peine de visionner le message hologramme qu’il emmène, mais bon… j’avais dit que je passerai sur les invraisemblances). Soit. Il le fait donc interroger par une créature à mi-chemin entre Jabba le Hut et un démon sorti des hentais qui peut lire les pensées, mais ça rend fou. Soit aussi. (Par contre, comment la créature communique-t-elle le résultat de son sondage mental à Saw Gerrera ? On ne le saura pas.) On retrouve une fois l’interrogatoire psychique effectué Bodhi dans une cellule… à côté de Jyn, Cassian, le moinillon et son bourrin de compagnon. Et là, ta-da ! Cassian comprend qu’il est le pilote qu’ils cherchent, et celui-ci hop ! oublié la folie, suit la petite bande. Comme il aurait été ô combien plus intéressant qu’il soit toujours fou, que la troupe l’emmène tout de même, car il était le seul lien avec Galen Erso, mais qu’il soit un gros boulet dans leur fuite. En termes d’intrigue et de narration, comme cela aurait bien plus satisfaisant.

Mais que nenni ! Il faut de la baston, de l’action et de l’explosion mon bon monsieur, alors, piou, piou (cette fois-ci avec un gros laser) et boum ! au revoir la planète (ou tout du moins la ville), ce qui introduit le premier des sacrifices devant lequel on sent que ça en touche une sans soulever l’autre.

Ce billet devient un peu trop long : à la Star Wars, je vous propose une petite explosion inutile pour vous détendre un peu.

Alors pourquoi ? Pourquoi tant de gâchis ? Pourquoi tant de rien ? La réponse se trouve dans un article hallucinant où l’on apprend que ce que je formulais à propos des films de super-bouses qui nous sont bombardés depuis plusieurs années était encore en dessous de ce que je pensais : les scénaristes d’Hollywood ont fait ce film avec les rush d’autres films et les images des anciens Star Wars. Ce film est un copié-collé de scènes d’action d’autres films. Et là tout s’explique : la primauté du visuel (avec la vraie-fausse polémique autour de la résurrection digitale, devenue dramatiquement d’actualité, de certains acteurs), l’omniprésence des scènes d’action, l’indigence des scènes politiques — bref le gâchis d’ensemble qu’est ce film. En d’autres termes, cela signifie qu’à aucun moment Rogue One n’a pris au sérieux ce qu’il prétendait être dans son sous-titre même : une histoire de Star Wars, et qu’il n’a été depuis le début que conçu comme un ensemble de scènes d’action et de « je t’en mets plein la gueule, arrête de réfléchir, spectateur adulescent, et sois séduit par la magie de la nostalgie ! ».

Un autre débat comme les geeks et la machine hollywoodienne aiment les fabriquer a eu lieu autour de ce film : le retournage de certaines scènes signifiait-il la fin du côté sombre, fin que Disney n’aurait pas accepté ? En réalité, ce que nous montre un autre article, du Guardian (avec lequel je suis en désaccord total sur sa conclusion), c’est que les nouvelles scènes tournées et le nouveau montage opéré entre la première et la troisième bande-annonce ont justement visiblement supprimé tout ce qui aurait été « inutile » à l’intrigue proprement dite (apparemment des scènes qui concernaient l’enfance et l’adolescence de Jyn protégée par Saw…), et donc strictement indispensable pour nous faire voir, ressentir, vivre, enfin, l’univers de Star Wars et surtout pour faire que ces personnages nous parlent — et que leur sacrifice nous touche. Bref, pour faire en sorte que cette histoire-là ne soit pas racontée en vain.

Hélas, Hollywood ne réfléchit pas en termes d’histoire. Et du coup, nous avons été privés de la plus grande réplique, de l’argument ultime qui m’avait convaincu d’aller voir ce film au cinéma. Alors, répétez avec moi :

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