De capes et de crocs (Actes I à XII), d’Alain Ayroles & de Jean-Luc Masbou

Alors que le douzième et ultime tome de cette série a paru en décembre, relatant les aventures du compère Eusèbe et répondant (enfin !) à la question de savoir comment s’était-il retrouvé dans cette galère, il semble opportun de faire le bilan de cette oeuvre exceptionnelle, commencée, cela ne nous rajeunit pas, en 1995…

A l’aube du règne de Louis XIV, au coeur du Grand Siècle, le temps des bretteurs, des rimailleurs, des saltimbanques et des spadassins, Messieurs Armand Raynal de Maupertuis et Don Lope de Villalobos Y Sangrin sont de parfaits gentilshommes, maniant l’épée aussi bien que la répartie. L’un est renard et futé, l’autre est loup, fier, ombrageux et parfois féroce. Leurs pa(tte)s les ont conduits jusqu’à la Sérénissime où ils rencontrent l’avare Cénile dont le fils, Andreo, a été enlevé par les Turcs qui le retiennent prisonnier à bord d’une galère (« ce n’est pas une galère, c’est une chébèque, vous dis-je ») et demandent une rançon contre sa liberté. N’écoutant que leur coeur et leur soif de gloire, de bons mots et d’exploits, nos deux compères se portent volontaires pour aller l’en délivrer. Ils découvriront alors non seulement la supercherie manigancée par le fils de Cénile pour lui extorquer quelques fonds mais surtout la carte d’un mystérieux trésor sur les fabuleuses et légendaires îles Tangerines…

Puisant à pleines mains dans un imaginaire riches aux couches multiples, Alain Ayroles a développé un univers inspiré directement des films de capes et d’épées des cinémas français et américain (du Bossu avec Jean Marais et Bourvil en passant par Le Corsaire rouge avec Burt Lancaster jusqu’à Angélique ou Princess Bride ou le Baron de Munchausen). Evidemment, il a été puisé à la source de cet imaginaire-là, c’est-à-dire les romans d’aventures et de capes et d’épée du XIXe siècle : Dumas, Stevenson, etc. Et, suprême délice, lorsqu’il met en scène ses personnages dans ces décors fabuleux (de Venise aux îles peuplées de faux sauvages jusqu’à la Lune), il plonge à la source de ces imaginaires et parsème son récit de références foisonnantes au théâtre, à la littérature, et à l’histoire de ce XVIIe siècle : Molière, Cyrano de Bergerac, la bataille de Rocroi, le cardinal Richelieu, etc. et même les auteurs qui les ont précédées, notamment La Commedia Dell’ Arte, Cervantès, Rabelais… C’est un régal, de bout en bout, car De Capes et de crocs est une BD qui mêle le plaisir d’un récit d’aventures extrêmement bien mené aux références et clins d’oeil amusants.

L’utilisation d’animaux pour certains personnages sert deux desseins (ah, ah !) : il renvoie bien sûr aux masques de la Commedia Dell’ Arte, caractérisant ainsi certains personnages, dans la lignée également du Roman de Renart (avec d’ailleurs des références explicites…) mais sert aussi à poser d’emblée un univers qui est une sorte d’uchronie, à la fois historique et fantaisiste.

Le style graphique de Masbou est « classique » : un dessin très efficace, avec des expressions toujours vives, qui permettent de représenter les émotions (réelles ou feintes), quiproquo, et autres coups de théâtre en veux-tu en voilà. Plus le récit avance au cours des tomes, plus Masbou ose et s’amuse avec la construction de ces planches, son dessin se fait plus ample, plus original également.

En douze tomes — ou plutôt actes — Ayroles et Masbou tissent donc une épopée littéraire et graphique hautes en couleurs et en verbe.

Dans l’Acte I – Le Secret du janissaire, les deux comparses, Armand et Don Lope, se retrouvent donc en possession d’une carte vers les mystérieuses îles Tangerines. Ils décident de courir après ce trésor légendaire, mais ils doivent affronter la cupidité de Cénile qui veut se saisir du trésor avant eux, et manœuvre pour les faire arrêter. Armand rencontre également la belle Séléné, la fille adoptive et pupille de Cénile dont il s’éprend aussitôt. Aventures, romances, intrigues et scènes d’escrime sont le lot de ce premier tome dans lequel le lecteur découvre les personnages tandis que se noue l’intrigue principale. Quelques répliques sont déjà extraordinaires et cultes (« je dégrise, je dégrise ») ainsi que les scènes de mêlée dans lesquelles les adversaires verbalisent leurs blessures (« mon pied, je suis estropié ! »).

Dans l’acte II – Pavillon noir ! nos héros sont prisonniers d’une galère (« mais qu’allaient-ils donc faire… ») où ils rencontrent le troisième larron de cette farce, le mignon, candide et intrépide Eusèbe, le lapin mais également d’autres personnages qui seront récurrents tout au long de cette épopée : les joyeux (et sanguinaires ! et chantants !) pirates menés par le Capitaine Boone et le méchant Mendoza. Tous, par l’odeur de l’or alléchés, se mettent en chasse du trésor et s’opposent ainsi à nos héros. Et tous sont bientôt attaqués par les Turcs et le Raïs Kader ! De rebondissements en retournements improbables de situation, Armand, Don Lope et Eusèbe font cause commune avec le Janissaire contre le méchant Mendoza. Le passage sur l’île de Malte, très difficile à évoquer, est un vrai tour de force narratif et graphique. C’est le premier de cet acabit (qui se reproduira trois à quatre fois tout au long du récit) lorsque l’intrigue évolue avant tout graphiquement par une juxtaposition et un enchaînement de rebondissements qui aboutissent à un « grande finale » éblouissant !

Dans l’Acte III – L’archipel du danger, la petite troupe fait voile vers les îles Tangerines où de nombreuses péripéties les attendent : le Hollandais Volant, le Kraken, les pirates, des îles étranges peuplés de féroces cannibales et d’une faune et d’une flore encore plus étranges et même du méchant Mendoza ! Les pirates ont la part belle dans ce tome et ils y sont excellents lorsqu’ils partent en lamentations éloquentes face aux périls qu’ils rencontrent, ce qui deviendra ensuite une récurrence comique assez géniale (avec prime peut-être à celle de l’Acte XI, j’y reviendrai). Cet acte est aussi l’occasion de l’introduction d’un nouveau personnage : le savant hétérodoxe Bombastus et ses théories aussi fumeuses que soigneusement documentés — telle la théorie des sympathies — et très dans l’époque (on peut y voir un clin d’œil au roman d’Umberto Eco, L’île du jour d’avant). La fin du tome III inaugure également l’utilisation des pages de garde pour des récits enchâssés dans le récit — dans ce cas précis, des récits dans le noir…

L’Acte IV – Le Mystère de l’île étrange est peut-être l’apothéose de cette première partie du récit, car il offre deux scènes extraordinaires. La première vient de l’exploration de l’île par notre petite troupe qui découvre, par l’entreprise de perroquets, que les pirates les y ont précédés. Il est très difficile de rendre compte de cette scène, car son comique, comme dans le reste de la BD, réside en partie dans sa mise en images. Néanmoins, à travers le dialogue des perroquets auquel Armand et Don Lope assistent, non seulement on revit une scène que l’on avait déjà vu en tant que lecteurs mais en plus la fin nous en est dévoilée, levant le voile sur la nature exacte du perroquet du capitaine Boone (« ben quoi mon perroquet ? qu’est-ce qu’il a mon perroquet ? »). La seconde scène incroyable est celle qui clôt cet acte dans un feu d’artifice : mise en abyme théâtrale, pantomime, cascades et fabuleuses répliques culminent dans un comique burlesque et verbal inouïe. Il n’en fallait pas moins pour satisfaire les exigeants Sélénites. « Me voilà Gros Jean comme devant ! »

Et, merveille des merveilles, l’Acte IV nous gratifie également de la pièce de théâtre, la « farce héroïque », qui raconte comment Maupertuis et Don Lope se sont rencontrés, lors de la bataille de Rocroi dans un pastiche du Malade imaginaire : Le Médecin imaginaire, ou l’Impromptu du tome IV. Une merveille, un délice, un festin !

« Les Sélé-nites, les Sélé-nites… »

L’Acte V – Jean Sans Lune introduit les éléments de l’intrigue pour la seconde partie du récit. Ce tome est quelque peu bancal : parfois un peu lent lorsqu’il s’agit d’exposer les intrigues du Prince Jean de la Lune, exilé sur Terre, il est également un peu forcé avec le retour du toujours méchant Mendoza, et la péripétie ultime qui empêche les héros de se joindre à la nef lunaire de Jean. On sent bien que pour Ayrolles, il s’agissait de relancer le moteur du récit. Cela dit, ce tome recèle la meilleure réplique d’Eusèbe, alors ne boudons pas trop notre plaisir.

L’Acte VI – Luna Incognita représente une véritable rupture dans le récit d’ensemble : en déplaçant la scène vers la Lune, Ayrolles semble avoir perdu quelque peu en dynamisme. En effet, le groupe de héros est à présent solidement composé, et leurs interactions sont donc moins riches. Restent alors l’exploration d’un univers nouveau et étrange. L’inspiration ici est moins celle du théâtre de Molière ou des romans et films de capes et d’épées, mais davantage les récits d’exploration d’îles et de contées inconnues à la Gulliver.

C’est d’ailleurs dans cette même veine que se poursuit l’Acte VII – Chasseurs de chimères lorsque nos deux gentilshommes explorent la face cachée de la Lune à la recherche du mystérieux maître d’armes, afin de reformer la compagnie des cadets de la Lune pour contrer les infâmes plans du méchant Mendoza. Dans cette veine d’exploration, depuis le port d’Agarthachidès (superbes planches d’une ville portuaire lunaire) jusqu’aux terreurs chimériques et enfin la blancheur aveuglante des dernières pages, ce tome est une réussite, marqué par un rythme de nouveau soutenu (plus que les tomes précédents). Une autre source de réjouissance : le personnage de M. de Cignognac, noble renégat devenu pirate, est exploré, et joue un rôle majeur dans un rebondissement du récit, sur une thématique tout à fait bien vue. Épatant !

L’Acte VIII – Le maître d’armes renoue d’ailleurs avec les qualités théâtrales de la série et propose à nouveau une mise en abyme savoureuse avec une nouvelle représentation d’une pièce de théâtre de M. de Molière (Les Fourberies de Scapin) que le Prince Jean veut voir jouée, en ayant rapporté le texte de la Terre. Pour cela, dans l’Acte VI, il a engagé Andreo et son valet Plaisant, à l’origine de toute l’intrigue . Lorsque la représentation a enfin lieu dans ce tome, Maupertuis et Don Lope viennent évidemment mettre le bazar, et retrouvent Cénile, le père d’Andreo, mais également Bombastus, et le maître d’armes vient lui-même perturber la représentation. Et là c’est à nouveau un réjouissant tohu-bohu total avec en prime une référence historique au fait que Molière avait plagié Cyrano de Bergerac ! Et le tout avec la réplique qui a ponctué le récit depuis le début de la série (« Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? ») et avec laquelle Ayrolles nous avait amusés (« puisque je vous dis que c’est une chébèque !). Un régal les planches consacrées à ce coup de théâtre (au carré) sont une vraie merveille en mettant en image ces tours de force narratifs.

Cet acte se termine sur une note bien sombre, en rupture avec le ton de la série jusqu’alors. Mais, alors que cette fin peu habituelle nous laisse l’esprit en émoi, les pages de garde finale apportent une relecture de ce qu’on vient de voir en total décalage et montrent à nouveau l’habileté d’Ayrolles à prendre des distances avec son récit pour toujours s’en amuser, et nous avec.

Avec L’Acte IX – Revers de fortune vient le dénouement des aventures lunaires de nos héros et la lutte entre les deux frères jumeaux pour le trône de la Lune se termine (avec à nouveau un joli clin d’oeil à l’histoire). Eusèbe y redevient un personnage extrêmement important (déjà dans le tome précédent).

L’Acte X – De la Lune à la Terre, dans un bel hommage inversé à Jules Verne, conclut logiquement les aventures rocambolesques de Messieurs Armand Raynal de Maupertuis et Don Lope de Villalobos Y Sangrin sur une touche déjà nostalgique. On sent que les auteurs, et nous avec, ne veulent pas laisser leurs héros, et la fin s’étire un peu, les résolutions ultimes sont apportées avec parfois un brin de deus ex machina (d’ailleurs souligné par les personnages eux-même) comme l’identité de la fille du Raïs Kader. Et, évidemment, le récit rebondit à la toute fin, là où il avait débuté, et de nouveau, on se demande « mais qu’allaient-ils donc faire dans cette galère ? »

Avec l’apparition de l’Acte XI – Vingt mois avant, quelle ne fut pas la surprise — et la joie ! — des lecteurs devenus tant assidus qu’ils ne pouvaient se résoudre à abandonner cet univers si réjouissant : voilà que, revenant donc vingt mois avant, nous allions avoir enfin la réponse à la question qui nous hantait depuis l’Acte II : « mais qu’allait Eusèbe faire dans cette galère ? » (et là c’en est bien une puisque c’est celle du méchant Mendoza !).

Forcément, ce tome XI était quelque peu décevant : l’absence des deux gentilshommes bretteurs et rimailleurs, la nécessité de relancer une nouvelle intrigue faisaient de cet acte un tome un peu similaire à l’Acte V. Et pourtant, la variation sur le Paris de 1642 au moment de la mort de Richelieu, avec un Eusèbe amené à exercer toutes les professions y compris et surtout celle de garde du cardinal est tout simplement jouissive !

L’ultime acte, le XII : Si ce n’est toi… est dès lors automatiquement plus réussi, plus rythmé, car les personnages ayant été introduits, l’intrigue ayant été réamorcée, la scène ayant été ouverte, les aventures rocambolesques de notre lapin préféré peuvent donc s’enchaîner avec réjouissance, et on s’aperçoit à nouveau ici de l’habileté d’Ayrolles lorsque plusieurs nouveaux personnages présentés rapidement dans le tome précédent prennent toute leur épaisseur et leur ampleur et sont absolument ravissants : Faquin, le singe qui interdit à Eusèbe de jouer et qui veut se venger d’un mystérieux duelliste et poète (qui ne peut être que « lui », évidemment), la marquise des Trois-Croix et son cercle de précieuses, le Grand Veneur, et les deux canards intriguants, Monsieur de Souchet et Monsieur de Colvert, pour lesquels j’ai un faible. Ajoutons-y le personnage de Fulgence, le frère d’Eusèbe et sa cour des miracles, et l’on a ici une réjouissante évocation, à nouveau, du Paris littéraire, directement puisé ici chez Victor Hugo. D’ailleurs, on peut souligner le talent de Masbou qui propose des planches parfois fort détaillées (sur le Paris de 1642) ou parfois au talent d’évocation tout à fait remarquable (le cimetière des Innocents, par exemple).

Et cette blague qui conclut cet Acte avec l’oraison de Bossuet, patiemment amenée tout au long du tome : « ô matin désastreux ! ô matin effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle… »

J’en rigole encore !

Ainsi se conclut, de manière triste encor,

Sur une belle ouverture, une série enchantée

Qui, depuis de vingt ans, nous a bercés de l’or

Du merveilleux d’un récit enjoué, malin, futé

— le tout, s’il vous plait, en alexandrins ! en vers !

Un récit s’adressant à un très grand public

ponctué de belles références littéraires,

historiques et aussi cinématographiques.

Dire qu’il fut le chef d’oeuvre de ces vingt années

Serait proférer une belle gasconnade

Serait, sans doute, un tantinet exagéré

Mais ne serait pas non plus une couillonnade.

p1480084 p1480085

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s