La Sociale de Gilles Perret

A l’occasion des 70 ans de la Sécurité sociale et alors qu’elle fait l’objet de toutes les critiques, Gilles Perret a voulu à travers ce film documentaire rappeler l’histoire de cette formidable avancée sociale, rendre hommage à ceux qui l’ont imaginée et à ceux qui l’ont mise en place et enfin montrer comment sous la pression des acteurs du privé, elle a été et est encore profondément mise à mal, tant et si bien qu’à présent on ne parle plus que de son coût (toujours vu comme exorbitant) et qu’on oublie sa vertu première : offrir à tous une protection contre les accidents de la vie que ce soit les accident de travail, le chômage, la retraite et la maladie. Projeté à notre cinéma préféré de Mamers avec une rencontre organisée par la LDH de Mamers (et son président Bernard Léauté) en présence de Philippe Laville, co-animateur du Groupe de travail national santé et bioéthique de la LDH.

En 1945, les ordonnances promulguant les champs d’application de la sécurité sociale étaient votées par le Gouvernement provisoire de la République. Elles prennent origine dans le programme du Conseil national de la Résistance qui intègre « un plan complet de sécurité sociale […] avec gestion appartenant aux représentants des intéressés. » Un vieux rêve séculaire émanant des peuples à vouloir vivre sans l’angoisse du lendemain voyait enfin le jour. Le principal bâtisseur de cet édifice des plus humaniste qui soit se nommait Ambroise Croizat. Qui le connaît aujourd’hui? »

Gilles Perret, après un film sur le programme du CNR, Les Jours heureux, pour empêcher que Nicolas Sarkozy ne l’accapare pour mieux le détruire, s’est intéressé à l’un des volets de ce programme, la Sécurité sociale (avec ce moment révélateur lorsque Laurent Douzou, historien spécialiste de la Résistance, explique qu’en 1944-1945 la droite « était plus à gauche que beaucoup de nos gens de gauche aujourd’hui » et un autre entretien avec Jean-Luc Mélenchon qui montre que le bonhomme connait son affaire sur ce que signifie la « république »). Il y avait consacré un premier documentaire, Ambroise Croizat, le bâtisseur de la Sécu, diffusé par France 3 Rhônes-Alpes en 2015, et qui forme l’armature de ce nouveau film qui élargit et complète le propos.

La Sociale s’ouvre sur la figure incontournable de Jolfred Frégonara, ancien responsable de la C.G.T. de Haute-Savoie en 1946 et responsable pour cette région de la mise en place de la sécurité sociale. Car il faut rappeler que la sécurité sociale a été conçue par des élus communistes, sous la direction d’Ambroise Croizat, et mise en place dans les régions par des délégués syndicaux affiliés à la CGT. Gilles Perret et ses interlocuteurs insistent régulièrement sur cet oubli originel : on attribue bien souvent la mise en place de la sécurité sociale au gouvernement de De Gaulle (et à Pierre Laroque), oubliant au passage qu’elle fut surtout portée par les  communistes (élus ou syndicalistes).

Plusieurs intervenants vont ensuite raconter non seulement l’histoire de la mise en place de la sécurité sociale, mais également l’histoire de son démantèlement progressif:

Michel Etievent, historien, auteur d’une biographie sur Ambroise Croizat, Ambroise Croizat ou l’invention sociale, raconte comment Ambroise Croizat, issu d’une famille d’ouvrier, a porté le projet de la sécurité sociale jusque dans les bureaux du gouvernement de De Gaulle. Grâce à lui, et à son oeuvre, c’est toute la classe ouvrière et l’ensemble de la population qui est débarrassée de la peur du lendemain et accède ainsi, selon sa belle expression, au « droit  à la vie ».

Frédéric Pierru, sociologue, professeur à Sciences-Po, revient sur les précédents en matière de protection sociale, et comment s’est forgée dans l’histoire la conviction qu’il fallait une protection pour tous (unité des branches professionnelles) face à tous les accidents de la vie (unité des risques), et que cette protection devait rester entre les mains non pas du patronat mais des ouvriers eux-mêmes. Il revient ensuite pour montrer comment dès le départ la mise en place de cette solidarité sociale a rencontré des oppositions (patronat, église, fonction publique, médecins) et comment progressivement le patronat a remis en question les principes de la sécurité : d’abord en divisant la sécurité sociale suivant les branches professionnelles, puis suivant les risques – le principe de solidarité rendait l’âme – et enfin en demandant une parité patronat / ouvrier (contre 3/4 – 1/4 avant) dans les conseil d’administration qui a mis à mal le poids de ces derniers dans les décisions, parité mise en place par les ordonnances Jeanneney de 1967.

Colette Bec, sociologue, explique le consensus de 1945 et décrit comment la mise en place de la sécurité sociale a en quelques années fait augmenter l’espérance de vie des Français (de 45 ans au début du XXe siècle à 70 ans dès 1960) et diminuer le taux de mortalité infantile (de 108 à 31 ‰ entre 1945 et 1954 !) . Elle montre que progressivement l’économie a pris le pas sur le social, d’abord sous le gouvernement Pompidou puis ensuite sous tous les gouvernements successifs.

Bernard Friot, économiste (qui a signé un article sur ce sujet dans le Monde diplomatique) explique notamment le rôle de la CGT dans la mise en place de la sécurité sociale et comment le patronat n’a jamais accepté que des ouvriers dirigent cette sécurité sociale et leur demandent de participer sous la forme des cotisations. Car, ainsi qu’il le dit clairement, « le problème ce n’est pas le porte-monnaie pour le patronat, mais l’idée insupportable de devoir partager le pouvoir avec le mouvement ouvrier. » En effet, en représentant 1,2 fois le budget de l’Etat, la Sécu est l’édifice de démocratie sociale (même si c’est beaucoup moins vrai aujourd’hui qu’en 1945 depuis 1967 et depuis la CSG qui a commencé l’étatisation de la Sécu) le plus colossal jamais édifié.

Anne Gervais, médecin hépatologue, dénonce quant à elle la privatisation de la santé, en prenant exemple sur des sociétés privées faisant des bénéfices indus sur la production de médicaments. L’exemple cité dans le film du traitement de l’hépatite C, produit pour un coût de 150 $ et vendu à 40 000 € parce que l’entreprise qui a acheté la licence du médicament évalue à cette somme ce qu’elle peut exiger des patients français — vu qu’ils sont couverts — est hallucinant. A titre indicatif, ce même traitement est vendu 100 000 € en Allemagne, mais que 4000 au Portugal. La santé devient donc une production, la vie a un coût et devient une marchandise comme les autres. Car c’est bien ce qu’il faut comprendre : la privatisation signifie le capitalisme appliqué à la santé, et donc l’objectif est bien de faire le plus de bénéfices possible. Elle explique également que les complémentaires veulent bien prendre en charge les petits risques mais pas les gros (pas assez rentables) et rappelle le danger de séparer les risques sur le plan financier et sur le plan moral.

Et toujours ce même constat : la sécurité sociale a été mise en mal par sa privatisation, privatisation voulue par le patronat pour en finir avec les cotisations et faire surtout du pognon sur le dos de la santé (par la vente de médicament mais aussi par la prise en main de l’hospitalisation), privatisation permise par les pouvoirs publics et les élus, trop lâche devant le pouvoir de l’argent. Dans l’offensive actuelle, il faut pointer du doigt la responsabilité des assurances privées qui, par leurs pratiques (comme celles de rembourser leurs cotisants qui ne sont pas malades), mettent à mal le principe de solidarité et qui, par leurs lobbys avec par exemple inénarrable Denis Kessler, celui-là même de l’édito de Challenge en octobre 2007 dans lequel il disait vouloir « sortir de 1945 », et que l’on entend lors d’une université d’été du Medef dans le documentaire lors de laquelle il a déroulé ses conceptions régressives, font tout pour que les gouvernements bradent la Sécu aux assurances privées.Précisons que Kessler est aujourd’hui président du groupe SCOR, groupe de réassurances à l’échelle européenne…

« Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie. Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme… A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! » — Denis Kessler, éditorial de Challenge, 4 octobre 2007

Ce qui est absolument hallucinant c’est qu’à force de bombardements médiatiques, ces forces capitalistes de régression sociale aient réussi à se faire passer pour « modernes » alors qu’elles sont la négation même de la modernité, que ce qu’elles proposent est le plus grand retour en arrière jamais proposé. Là encore, les journalistes devraient se poser quelques questions tout de même… Car, ainsi que le montre bien Frédéric Pierru, les assurances privées sont inefficientes, inefficaces, inégalitaires. Un euro transféré du secteur public vers le secteur privé est un euro qui est moins consacré aux dépenses de santé directes puisque le coût de fonctionnement de la Sécu est de 6% environ alors qu’il en moyenne de 24% pour les assurances privées voire parfois plus de 30% étant donné qu’il faut payer les actionnaires et qu’il faut dépenser en marketing pour attirer les clients, ce qu’évidemment la Sécu n’a pas besoin de faire — sauf si on la met en concurrence. L’exemple des Etats-Unis qu’il cite devrait nous vacciner une fois pour toutes : là où les Etats-Unis consacrent 18% de leur PIB à la santé, la France n’en consacre que 12% et fait bien mieux…

Un film passionnant qui montre à quel point le soi-disant « trou » de la sécurité social n’est qu’un leurre utilisé par ceux qui veulent la privatiser. Et que si le problème du financement de la sécurité social était clairement posé par nos dirigeants, la solution serait toute trouvée. Le film montre également que ceux qui attaquent la sécurité sociale ne veulent pas vraiment la supprimer car ils s’enrichissent grâce à elle.

Alors, pour terminer, une petite image (issue du dossier de presse du film) :

trousecu

Pour prolonger la réflexion, la LDH a organisé un colloque « Pour une santé égalitaire et solidaire ! » au printemps dernier sur les politiques de santé, et c’est .

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s