Arrival (Premier contact) de Denis Villeneuve

Louise Banks (Amy Adams) est professeur de linguistique dans une université américaine. Un jour, alors qu’elle commence un cours sur les langues romanes, elle est interrompue d’abord par les téléphones de ses étudiants puis par la nouvelle qui tombe : des vaisseaux qui ne peuvent être qu’extra-terrestres sont apparus en différents points du globe. Le lendemain (?), dans son université désertée, le Colonel Weber (Forest Witaker) vient la solliciter pour ses compétences en tant que linguiste afin de tenter de communiquer avec les visiteurs. Après un refus initial, elle est finalement recrutée et fait équipe avec Ian Donnelly (Jeremy Renner), un physicien. Ensemble, ils vont chercher à entrer en contact avec les extraterrestres et ainsi faire une découverte qui va changer l’humanité toute entière, mais aussi bouleverser Louise au plus profond de son être en tant que mère ayant vécu un drame terrible…

Voici un film de science-fiction, au vrai et plein sens du terme. Denis Villeneuve renoue avec tous les codes du genre, puisant dans des modèles comme Rencontre du 3e type, 2001 : l’odyssée de l’espace ou, plus récemment, Contact (de Zemeckis) auxquels il fait explicitement référence, notamment dans sa façon de filmer ou dans son utilisation du son et son utilisation d’un personnage féminin ayant une raison personnelle et familiale d’être touchée par ce qu’elle vit pour Contact.

Villeneuve nous avait habitués à un vrai savoir-faire en tant que réalisateur, et ici il ne déçoit pas. Tout le début du film, de l’annonce de l’arrivée des ET jusqu’à la découverte du vaisseau et des aliens par Louise (qui est le spectateur) est filmé avec ampleur, provoquant un sentiment d’anticipation fait de peur et d’émerveillement. Il parvient ainsi à rendre compte de que pourrait produire une telle nouvelle dans le quotidien de tout un chacun. Les plans sont larges, souvent fixes, et les angles époustouflants (très belles images de l’hélicoptère qui émerge des nuages pour découvrir et la base militaire et le vaisseau), formant un contraste réussi avec les plans plus resserrés, presque étouffants à l’intérieur de la base, sous les tentes et dans les scaphandres. La scène lorsque l’armée vient chercher Louise dans sa maison de nuit est très réussie : si on se doute qu’il s’agit de cela, le fait de savoir que les aliens sont présents rend le moment particulièrement flippant. On se demande même si on a pas à faire à une scène d’enlèvement (qui n’est pas sans rappeler les meilleurs moments d’X-Files, hélas bien loins…). Tant et si bien qu’on pourrait presque reprocher à Villeneuve d’en faire un peu trop, mais ne boudons pas notre plaisir, car cela fait beaucoup de bien de voir un réalisateur qui fait du cinéma en ce sens où cette grandiloquence est justifiée par le thème abordé.

A ce titre, une fois la découverte passée, la réalisation se fait bien plus classique, préoccupée par la nécessité d’avancer l’intrigue. Celle-ci lorgne alors autant du côté des films catastrophes que de la géopolitique mondiale. Le film se fait plus fragile alors, proposant des positions qu’il ne cherche pas à justifier (ce qui est normal, ce n’est pas son propos), mais qui parfois sont un peu légères (notamment à propos de la Chine). Mais l’intrigue elle-même pâtit également de quelques confusions voire de quelques ratées. Ainsi la scène d’attentat contre le vaisseau est brouillonne, le découpage des plans prêtant à confusion sur les voix radio que l’on entend et du coup ne permettant pas de comprendre si les soldats agissent seuls ou s’ils sont pilotés. C’est assez étonnant de la part de Villeneuve qui avait montré auparavant qu’il savait filmer ce genre de scènes, que ce soit dans Sicario ou dans Prisoners. Et d’une certaine manière, peu importe, car l’enjeu n’est pas là (ou tout du moins il est évacué quelques minutes après par un personnage de militaire expliquant qu’il s’agissait simplement de quelques brebis galeuses).

Mais Premier contact n’est pas qu’un film de découverte d’aliens, c’est un vrai film de science-fiction, car il propose également, c’est même le cœur du film, une réflexion sur le langage. En cela, il cherche à se hausser au même niveau que ses illustres prédécesseurs, donnant ainsi à penser sur la condition même de l’humanité. Or, si ce choix est passionnant, le film montre des faiblesses à cet égard.

(Attention : révélations à suivre qui gâcheraient le plaisir de la découverte pour ceux qui n’auraient pas vu le film. En non-français : spoilers ahead!)

Les aliens, les heptapodes, ont donc un langage écrit qui est constitué de glyphes. Celles-ci représentent des phrases entières et se lisent de manière non-séquentielle (à la manière d’une carte ou d’une image). Dès lors, grâce à ce langage, les heptapodes pensent différemment des humains. Suivant la théorie que le langage structure la pensée (évoquée par un personnage), et puisqu’ils ne sont pas contraints par la linéarité, la pensée des heptapodes peut se déployer dans tous les sens à la fois. En d’autres termes, ils ne sont pas enfermés par la nécessité de l’avant et de l’après, mais pensent le tout en même temps. Dès lors, poussant l’hypothèse jusqu’au bout, le film présente les heptapodes comme étant libérés de la linéarité du temps. Soit.

Le hic vient de ce que Louise apprend ce langage. L’apprenant, son rapport au temps se modifie. Le spectateur découvre alors que les flash-back dont Louise faisait l’expérience depuis le début du film, et qui montraient qu’un drame avait eu lieu avec sa fille, morte encore enfant, sont en réalité des flash-forward.  C’est ainsi que le film réussit assez joliment à passer d’un mode linéaire de narration à un mode circulaire, ce qui aurait pu être piégeux. La scène dans le futur au cours de laquelle le général chinois révèle à Louise que, lorsqu’au plus fort de la crise géopolitique, qui aurait pu se traduire par une guerre mondiale et cosmique, Louise l’a appelé pour lui demander d’arrêter son attaque en prononçant les dernières paroles de sa femme est bien vue, et Villeneuve montre ici qu’il connait ses classiques.

Hélas, cette habileté est gâchée par un autre problème concernant le langage lui-même. Si apprendre le langage des glyphes tel que l’utilisent les heptapodes permet alors de re-structurer son mode de pensée et ainsi avoir un rapport ontologique différent au temps (« la flèche du temps part dans toutes les directions », comme disent les Vau), pourquoi Louise est-elle la seule à connaître ce changement, cette nouvelle conscience ? Ian l’apprend en même temps qu’elle… Alors, certes, il n’est pas linguiste lui-même, mais d’autres linguistes apprennent également le langage puisque des équipes entières sont mobilisées dans le monde entier autour des douze différents vaisseaux… Alors pourquoi Louise a-t-elle seule ce nouveau rapport au temps ? La réponse est donnée par une scène du film lorsqu’elle semble avoir une expérience de quasi-télépathie avec les heptapodes. Et là le film détruit lui-même toute sa réflexion sur le langage pour privilégier une pensée magique. Même si cela pouvait être intéressant de tenir un double discours (est-ce le langage ? est-ce les capacités technologiques de ces aliens si avancés que cela relève de la magie ?), clairement l’équilibre est rompu.

Ici la plus grande faille du film devient visible : son propos sur le langage est quelque peu simpliste, voire confus. Plusieurs scènes le montrent : lorsque Ian dit apprécier Louise car son approche des langues est mathématique… Irk… (Rappelons que les mathématiques sont un langage et donc la réplique aurait dû être totalement l’inverse car là on se dit que notre physicien n’a pas tellement réfléchi à l’histoire et à la philosophie de sa discipline et des outils qu’il utilise.) Plus grave : le titre du livre que Louise écrit à partir de son expérience. Alors on dira que c’est l’éditeur qui l’a mal choisi, mais « Le langage universel » est un titre totalement faux par rapport à ce que le film a montré depuis le début ! Le langage des heptapodes n’est pas universel (en quoi le serait-il ? il n’y pas pas par définition de langage universel), il est non-séquentiel et donc peut tout exprimer en même temps. Aussi aurait-il mieux valu parler de langage « intemporel » afin d’éviter toute confusion.

Cette confusion rejoint un problème dans la narration du film, et qui l’empêche d’être totalement réussi. Louise, dans le futur, aura donc une fille (avec Ian) qui mourra encore adolescente. Les scènes de souvenirs futurs entre Louise-mère et sa fille sont à cet égard filmées de manière très contemplative, à la manière de Terrence Malick. Le film a ainsi un volet intimiste et devient une réflexion sur la maternité, et le sens (dans tous les sens du terme !) de la vie. Or, et là le film est très poignant, on découvre que Louise va décider d’avoir cette enfant (en connaissance de cause, donc) avec Ian, mais sans lui dire. Lorsqu’elle lui révélera la vérité, Ian, de colère, la quittera. On peut se demander si ce choix de la part de Louise n’est pas terriblement égoïste, car il lui permet d’être mère, mais ce faisant elle condamne sa fille à avoir une vie très brève. D’où la colère d’Ian…

En réalité, le film s’arrête là, et nous montre qu’il n’a pas assumé totalement la narration circulaire. Car, en s’arrêtant juste après la révélation du langage par Louise, il laisse entendre qu’elle peut décider de ne pas avoir cet enfant. C’est Ian qui lui propose d’en avoir un, et elle ne répond pas. Aussi, ce futur qui a-déjà-eu-lieu pourrait en réalité ne pas advenir. Ici le film bute sur une contradiction : il a tenté de nous montrer le moment précis où la narration linéaire passe à une narration circulaire. Mais ce faisant il ne tranche pas. Car si le temps devenait circulaire, il serait impossible de pointer le moment où cela a eu lieu. Si l’on compare avec L’Armée des douze singes, le film faisait une boucle complète qu’il était impossible de déconstruire (malgré de nombreuses discussions à l’époque).

De plus, Villeneuve a rompu le contrat qu’il avait établi lui-même avec le spectateur en présentant Louise comme le personnage-spectateur, celui qui découvrait les choses en même temps que le spectateur. En effet, en nous montrant des scènes de flash-foward dans la première moitié du film, Villeneuve nous a fait croire que Louise avait aussi ces « visions » pour nous amener à penser qu’elles étaient des souvenirs. En réalité, Louise ne voit pas ces scènes en même temps que nous, y compris lorsque le médecin militaire lui demande s’il est enceinte et, venant de voir nous-même l’une de ces scènes et sachant qu’elle a perdu (en réalité qu’elle perdra) sa fille, on se dit que cette question doit la toucher. Plus généralement, on croit que Louise va vivre ce contact de manière particulière du fait de sa souffrance passée. En réalité, donc, Villeneuve fait tout cela pour jouer avec les émotions du spectateur, nous manipulant pendant toute la première moitié du film pour susciter une révélation chez nous et ainsi nous émouvoir. Pour ma part, cela a réussi, surtout lorsque le film laisse entendre que Louise aura malgré tout cet enfant. Le revers de cette manipulation est qu’elle est un simple tour de passe-passe de montage mais elle vient contredire, encore une fois, la narration circulaire puisque, en fin de compte, Amy n’a pas eu ses flash-forward/back lorsqu’on les a vus, mais ne les aura qu’à partir du moment où elle commence à apprendre le langage des aliens.

Ainsi, le titre du film en version original se comprend mieux : l’arrivée est peut-être moins celle des aliens que celle d’un enfant dont on ne sait, au final, si elle aura lieu.

De fait, Premier contact est une belle tentative de renouer avec les plus grands films de science-fiction, mais malheureusement elle reste inaboutie, même si les acteurs y sont très bien (peut-être Amy Adams en fait-elle un tout petit peu trop dans le genre yeux grands ouverts et halètements de surprise) et la réalisation très soignée. Le plus grand problème réside donc dans le projet de donner à voir une métaphysique différente qui n’est pas suffisamment bien pensée. Cette réserve — et elle est de taille — mise à part, Villeneuve nous propose un beau moment de cinéma, avec une ambition introspective, et c’est déjà pas mal.

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