Les vies de papier de Rabih Alameddine

alameddine_rabih-les_vies_de_papierChaque 1er janvier, Aaliya choisit le livre qu’elle traduira pour l’année à venir. Et chaque veille de fin d’année, elle range sa traduction dans un carton qu’elle dépose soigneusement dans une petite pièce consacrée. A l’âge de 72 ans, elle a toujours suivi consciencieusement ce rituel, mais cette année sa famille vient troubler sa précieuse routine. Mariée à l’âge de seize ans à un homme impuissant, elle est répudiée quatre ans plus tard. Elle garde cependant l’usage de l’appartement où elle vivait avec son mari, au grand désarroi de sa belle famille et trouve un emploi dans une librairie voisine. Toute sa vie elle ira ouvrir la librairie pour accueillir les quelques rares clients, y compris pendant la guerre civile et elle passera son temps libre à traduire en arabe des romans français ou anglais voire des traductions françaises ou anglaises de romans étrangers. Elle n’a jamais rien publié mais aime contempler la petite pièce où s’entasse ses carnets de traduction.

Ce jour, Aaliya doit commencer à réfléchir à sa prochaine traduction. Mais sa famille débarque, voulant lui confier la charge de sa mère malade car elle dispose d’un grand appartement. Elle qui a toujours voulu vivre seule a bien du mal à tolérer cette intrusion soudaine dans son quotidien.

A travers le destin de cette femme qui vit, voyage et comble sa solitude grâce à ses lectures, l’auteur rend hommage à la littérature et aux écrivains qu’il admire en les appelant à de nombreuses reprises dans son récit par des références ou des citations. Il évoque également le quotidien d’une femme seule sans enfant dans la ville de Beyrouth en proie à la guerre civile puis à la lente et difficile reconstruction de la ville.

L’ancrage temporel du récit est assez confus — sur plusieurs jours ? sur une semaine ? — même si quelques certitudes demeurent : le récit se déroule en fin d’année (puisqu’elle doit choisir sa prochaine traduction) et mêle temps présent et souvenirs passés. Cette relative confusion contraste avec l’unité de lieu du récit qui se limite presque exclusivement à l’intimité de l’appartement d’Aaliya, élargie sur quelques courts moments à celle du quartier. Un choix visiblement conscient de la part de l’auteur qui inscrit la temporalité/spatialité de son récit dans celle de cette femme qui ne vit qu’à l’aune de ses livres : le temps est avant tout un temps de lecture, l’espace un lieu de conservation des ouvrages. De son appartement, nous ne connaissons que les endroits où elle lit (chambre, salon), les endroits où elle se prépare à lire (cuisine, salle de bain) et enfin les pièces où elle range ses livres (la petite chambre de bonne). Les quelques excursions hors de l’appartement se limitent au strict nécessaire, à l’exception de sa visite à sa mère. En outre, ses relations avec ses voisins ou sa famille sont inexistants, sauf les rares cas où ces derniers font irruption dans son intimité.

Un roman très agréable à lire, mais qui aurait pu/dû aller plus loin. Sur certains points, il m’a rappelé Boussole de Mathias Enard, en moins pédant cependant. A plusieurs reprises, je me sentie proche de cette femme aimant lire et se construisant des rituels autour de ses lectures, ici la traduction. Une femme qui comprend le monde extérieur par le prisme de ces écrivains préférés, écrivains qu’elle invoque pour lui donner du courage, de l’audace, de la tranquillité surtout. A tel point que j’aurais aimé un récit avec une unité plus stricte de temps et de lieu (l’appartement, la nuit du 31 décembre). La visite d’Aaliya à sa mère ne permet qu’une chose : montrer qu’elle est capable d’interagir avec les autres malgré son isolement grâce aux lectures qu’elle a faites et qui l’aident dans ces circonstances, mais elle rompt l’un des charmes de ce récit, à savoir l’articulation entre le dedans et le dehors, entre l’ouverture et l’isolement. Même chose avec l’intrusion de la famille ou des voisins dans l’intimité de l’appartement que j’ai vécu comme une rupture dans le lien exclusif qui commençait à s’établir entre le lecteur et le personnage.

De plus, l’auteur évoque à plusieurs reprises dans le début du récit, l’amie d’Aaliya, Hannah. En tant que lecteur, le réflexe à cet instant est d’en attendre plus sur ce personnage évoqué, et d’anticiper qu’il y a à travers lui une clef de lecture du personnage principal et peut-être du roman. Pourtant, contre toute attente et même de manière décevante, le personnage d’Hannah n’occupe pas une place aussi centrale et son évocation se perd rapidement face aux autres intrigues du récit, autour de la mère d’Aaliya ou de ses voisines. Enfin la dernière « scène » du livre, cette inondation de la chambre de bonne qui pousse Aaliya à accepter l’aide de ses voisines pour sauver ses précieux carnets, malgré sa force poétique, est trop démonstrative. Je garde cependant en mémoire l’image de ces feuillets de traduction, suspendus par des cordes à linges dans tout l’appartement. Des vies de papier bien évidemment.

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