Miss Peregrine’s Home for Peculiar Children de Tim Burton

Depuis des années, Abe Portman (Terence Stamp) raconte à son petit-fils, Jake (Asa Butterfield), qu’il a passé son enfance dans un foyer pour enfants doués de pouvoirs surnaturels auprès d’une certaine Miss Peregrine (Eva Green). En grandissant, Jake a de moins en moins cru son grand-père mais il restait toujours attaché à ces histoires de monstres et d’enfants particuliers. Un jour il reçoit un coup de fil urgent d’Abe et quand il se rend à son domicile, il découvre ce dernier mourant, les orbites vides. Avant de mourir, Abe demande à son petit-fils de se rendre dans la boucle temporelle du 3 septembre 1943 et que le faucon (peregrine) lui dévoilera tout. Quelques jours plus tard, suivant les indices reçus dans une lettre de Miss Peregrine, Jake se rend à Cairnholm, au pays de Galles, avec son père à la recherche du fameux foyer des enfants particuliers.

Adapté du roman « young adult » du même nom de Ransom Riggs (que je n’ai pas encore lu, mais qui a rencontré outre-Atlantique un succès retentissant aussi bien auprès du public jeunesse que des adultes puisque ce roman lorgne du côté de la dark fantasy), Tim Burton calme quelque peu ses excès en bouillies visuelles, mais ne parvient pas cependant à créer un univers fantastique et encore moins un univers de fantaisie sombre.

Le plus surprenant dans ce film est la scène de passage entre le monde réel et la boucle temporelle créée par Miss Peregrine. Qu’on se souvienne de précédents films jouant sur un parallèle entre un univers réaliste et un univers fantasmé, et on se rappelle alors immédiatement l’objet ou le lieu du passage, élément fondamental de l’histoire. Que ce soit l’armoire magique de C. S. Lewis dans Les chroniques de Narnia, le quai 9 3/4 de Rowling dans la saga Harry Potter ou l’ouragan dans Le Magicien d’Oz, la scène qui décrit le premier passage d’un monde à l’autre est primordiale dans la narration et doit à la fois montrer le décalage et la familiarité du nouveau lieu. Ici, il n’en est rien. Jake déambule dans une prairie, entre dans une grotte et se retrouve par miracle dans la boucle sans éprouver la moindre émotion (tout comme le spectateur). Et tout le film reste sur cette ligne : distrayant mais manquant cruellement de merveilleux, de bizarrerie (Miss Peregrine est plus excentrique qu’étrange et Eva Green surjoue le côté débit rapide-attitude altière-et humour pince-sans-rire) et d’effrayant (M. Barron, alias Samuel L. Jackson, n’est pas à proprement parlé effrayant, il est tout simplement ridicule).

Il semble que Tim Burton ne soit plus capable de raconter des histoires qui font peur, il faut à chaque fois qu’il vire dans l’excentricité ou le badinage ridicule dans la mise en scène de ses personnages qu’ils soient alliés ou ennemis. Ces films perdent donc leur part sombre et deviennent de simples divertissements. Oublié, le merveilleux, l’inquiétant, le menaçant. De plus, Tim Burton copie les autres réalisateurs, comme s’il n’arrivait plus à créer le moindre élément singulier, en infantilisant leurs créations : les monstres (plagiat à peine déguisé de Guillermo Del Toro) sont à peine inquiétants et les squelettes crées par les enfants (on lorgne ici du côté de Pirates des Caraïbes) perdent de leur intérêt dans la scène de bataille, scène confuse, dénaturée par son aspect « fête foraine » alors que ce motif pourrait véritablement être une source d’effroi (les fêtes foraines, de toutes façons, c’est flippant).

Quant à l’univers proposé — mais est-ce là un problème qui vient des ouvrages et non du film lui-même — il est bancal : l’idée des boucles temporelles est porteuse de potentiel narratif axé sur la nostalgie (le film tente vaguement de montrer cela à un moment donné, mais cela aboutit davantage à une évocation de 1943 carton-pâte) mais vire au n’importe quoi lorsque les personnages passent de boucles en boucles et donc voyagent dans le temps, no problemo. Et là, on touche à la limite de tout récit de l’imaginaire qui évoque le voyage dans le temps… En d’autres termes, ces boucles devraient être des mondes clos sur eux-mêmes et non des portes vers d’autres époques.

En fait, le plus intéressant dans ce film est le générique de début qui cherche à évoquer un monde évanoui, fait de vieilles photographies jaunies et de lettres oubliées dans des greniers poussiéreux. Il aurait été passionnant de voir comment le héros aurait pu tenter de reconstituer d’abord par une enquête ce monde avant de le découvrir. Au lieu de cela, Tim Burton nous propose une série de personnages-gadgets et des situations qui virent au burlesque. Dommage.

Comme le dit si bien Jacques C. : « cela ne en touche une sans… »


Un petit ajout après la lecture du premier roman de Ransom Riggs. Le film s’offre une étonnant liberté avec le roman, notamment en ce qui concerne la fin. Il adapte fidèlement le début du roman jusqu’à l’arrivée sur l’île, tout en étant quand même un peu moins clair sur les éléments qui amène Jacob à cet endroit. Par contre, si dans le film le passage dans la boucle se fait via une grotte, dans le livre il se fait via un caern où a été enterré un bogman, ce qui est à la fois beaucoup plus intéressant et surtout beaucoup plus magique. Ensuite, les personnages de ce premier roman ne quitteront l’île qu’au dernier chapitre, après la destruction de la boucle mais surtout après qu’il ait récupéré Miss Peregrine des mains du docteur Golan (alias M. Barron). Donc tout le passage dans le théâtre et la fête foraine, mais également le navire comme nouvelle boucle et les multiples voyages de Jacob entre les boucles pour retrouver Emma ont été rajoutés par le film.

Enfin le livre fait de nombreuses références à l’Holocauste, références qui sont quasiment absentes dans le film. Le grand-père de Jacob est juif, il a réussi à fuir la barbarie nazie en se réfugiant dans une boucle mais s’est rendu compte du sort qui était réservé à son peuple, ce qui l’a décidé à s’engager dans l’armée pour combattre les nazis. Il a d’ailleurs un parallèle conscient entre les monstres vus par Abe puis par Jacob et les nazis, monstres qui dans la version anglais se nomment les Hollowgast, soit phonétiquement un terme proche d’Holocauste. Quand les enfants quittent l’île à la fin du premier roman avec Miss Peregrine, ils ambitionnent d’aller libérer Miss Avocette, une autre Ombrune (Ymbrynes en anglais). Horace, l’un des enfants particuliers, grâce à ses rêves prémonitoires, pense savoir où elle est prisonnière. Il ne peut pas nommer le lieu mais le dessine en représentant un camp bordé de barbelés, près d’une forêt.

Ainsi, la scénariste Jane Goldman a ajouté au roman tout le passage à Blackpool, avec ses squelettes et sa fête foraine, passage que j’ai trouvé nuisible dans le film. Elle a de plus gommé légèrement les références au génocide des juifs, qui semblent être pourtant au cœur du roman. L’adaptation cinématographique tourne donc en farce énervée un roman qui tente (peut-être maladroitement) d’évoquer l’Holocauste à travers un conte fantastique pour enfants.

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