The Color Line. Les artistes africains-américains et la ségrégation au musée du Quai Branly

L’exposition programmée au Musée du Quai Branly avait pour objectif d’interroger le rôle que l’art avait joué « dans la quête d’égalité et d’affirmation de l’identité noire » des Africains-Américains. Un objectif ambitieux dans le cadre d’une exposition, qui allait se confronter à deux difficultés difficilement surmontable : d’une part l’écueil du catalogue ou quand une exposition ambitionne de faire un panorama artistique sur une durée longue (un siècle), elle ne peut échapper au catalogage d’artistes et de courants divers si bien que rapidement le visiteur ne voit plus rien. D’autre part l’écueil de l’illustration historique ou quand les œuvres ne sont vues non pas en tant qu’œuvre unique mais comme support d’une thématique plus large, l’approche devient alors plus historique qu’artistique. La majorité des expositions se focalise sur un courant ou un artiste, éventuellement sur une période artistique marquante dans l’histoire mais rarement sur une période aussi longue car plus vaste est l’ambition, plus certain est le risque de plantage.

Et celle-ci n’échappe finalement pas à la règle. Avec ses 600 œuvres exposées et pas moins de 52 artistes évoqués, on a rapidement une impression de trop-plein. Le parcours de l’exposition est chronologique, divisé en quatre parties : de 1865 à 1918 de la Reconstruction (post-émancipation) à la Grande Guerre, période des fondements de la ségrégation et des premières luttes ; de 1918 à 1945: du New Negro à la Seconde Guerre mondiale avec l’effervescence culturelle et la radicalisation de la violence ; de 1945 à 1964 : la marche vers les Civil Rights et enfin de 1964 avec le Black Power, à nos jours. A ce découpage chronologique s’ajoute des focus thématiques sur les héros sportifs noirs, sur le cinéma noir des années 1920-1930, sur les lynchages ou encore sur Harlem.

L’impression d’ensemble est de se perdre dans la multitude d’artistes exposés, de références historiques évoquées et de thèmes abordés. On glane des éléments ici ou là plus qu’on ne suit méthodiquement la réflexion menée par le commissaire de l’exposition.

Archibald J. Motley Jr., Tongues (Holy Rollers), 1929 (Oil on canvas, 29.25 x 36.125 inches (74.3 x 91.8 cm). Collection of Mara Motley, MD, and Valerie Gerrard Browne. Image courtesy of the Chicago History Museum, Chicago, Illinois. © Valerie Gerrard Browne. https://nasher.duke.edu/motley/project/tongues/

Dès lors, et sans doute est-ce là le reflet de toute l’exposition, ce sont les apports historiques qui ont davantage retenu l’attention (en tout cas pour les boggans), tandis que la mise en valeur artistique elle-même a semblé relativement pauvre. Non pas que les œuvres manquaient d’intérêt ou de richesse, mais, encore une fois, parce qu’elles étaient agencées dans une telle profusion qu’elles en devenaient invisibles. Ainsi, la première salle qui évoque comment la figure du « nègre comique » a été à la fois ridiculisée et animalisée comme danger dont il faut se moquer aurait pu être passionnante mais la multiplication des supports iconographiques affichés sur des murs dans tous les sens donne le sentiment d’être perdu. De la même manière, l’évocation du cinéma ségrégué (un cinéma noir et un cinéma blanc) est trop rapide pour véritablement permettre d’en saisir les enjeux. Elle pose également le problème de diffuser des films entiers dans une exposition… ce qui interdit de les regarder. Les dernières salles évoquant les droits civiques m’ont paru relativement anecdotiques.

Malgré cette impression de profusion qui tourne à la cacophonie, l’exposition propose des œuvres qui sont des bijoux par leur qualité artistique intrinsèque  (comme le « Tongues » ci-dessus) et/ ou par leur valeur historique. A cet égard, les salles qui accrochent davantage l’oeil et l’attention sont au nombre de trois. Toute la partie consacrée au sport et au corps noir est passionnante, ce qui est paradoxal,  car elle n’est en rien artistique. Cela montre d’ailleurs le problème de cette exposition. De la même manière, la salle évoquant les lynchages dans le Sud dans l’entre-deux-guerres évoque avec force et donne à voir la brutalité de cette violence systémique. Ainsi, la peinture de Bob Thompson, « The Execution » est un détournement de l’esthétisme des lynchages dans lesquels les auteurs de ces actes se mettaient en scène pour afficher le contrôle blanc sur les Noirs.

Bob Thompson, L’Exécution, 1961 © Estate of Bob Thompson; Courtesy of Michael Rosenfeld Gallery LLC, New York, NY http://www.lesinrocks.com/2016/10/04/medias/tele/black-is-the-color-artistes-afro-americains-se-reapproprient-histoire-11869119/

L’un des œuvres les plus intéressantes, en termes d’apport historique, est probablement celle de Jacob Lawrence et sa soixante de dessins qui évoquent la « Grande Migration ». Dans un style naïf, il décrit le racisme brûlant qui force les Noirs à s’exiler des Etats du Sud de la Reconstruction et des lois Jim Crow pour aller trouver du travail dans le Nord où ils seront parqués dans des quartiers insalubres, donnant naissance aux ghettos dont Harlem.

La salle évoquant la renaissance artistique de Harlem dans les années 1920, marquée par ses couleurs vives et criardes, est à ce titre clairement celle qui m’a le plus interpellé et m’a permis de découvrir ce mouvement du New Negro, véritable tournant dans la représentation artistique et historique que les Africains-Américains ont développée d’eux-mêmes.

Aaron Douglas, Into Bondage, 1936. Oil on canvas, 153.4 x 153.7 cm In the Collection of the Corcoran Gallery of Art, Washington DC, USA Museum Purchase and Partial Gift of Thurlow Evans Tibbs, Jr. The Evans – Tibbs Collection http://www.iniva.org/harlem/aaron.html

Ainsi, « The Color Line » est une exposition formidable mais mal pensée. Ou alors il fallait prévoir trois à quatre visites différentes pour pouvoir l’apprécier… Néanmoins, elle fera date, je crois, car elle a eu l’immense mérite de proposer à un public français cette extraordinaire bouillonnement artistique qui a accompagné la lutte des Africains-Américains pour la dignité et les droits, lutte qui est donc passée par une affirmation de soi, par l’art, afin de résister à la marginalisation culturelle dans laquelle la société américaine (blanche) les reléguait et afin d’exister de manière autonome.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s