En place publique : Jean de Gascogne, crieur au XVe siècle de Nicolas Offenstadt

En ouverture de son ouvrage, Nicolas Offenstadt observe le retour des crieurs dans l’espace public, dans un contexte de revalorisation des liens de proximité. L’image du crieur est liée à l’époque médiévale, époque pendant laquelle il jouait un rôle central dans les échanges politiques en ville notamment. Il incarnait l’autorité de la ville, diffusait ses mots, en était le symbole. Pourtant il a été peu étudié, faute de sources suffisantes. Rappelant les différentes approches possibles pour parler des crieurs (par les textes, par la sociologie d’un groupe ou par l’étude ethnographique), l’auteur s’inscrit dans une approche socio-historique en se focalisant sur un seul acteur en un lieu unique ce que lui permet les sources dont il dispose. En effet, les sources  — principalement des registres comptables du clergé et de la ville ainsi que des mandements et des quittances  — sur Jean de Gascogne dit « le Rat » en font un acteur d’exception tant par la longévité de son activité (plus de quarante années d’exercice) que par son lieu de résidence, Laon, une ville importante dotée d’une histoire complexe dans les jeux de relation entre le pouvoir royal, le pouvoir religieux et la commune. Son objectif est de reconstituer l’univers des expériences et des pratiques de ce crieur en analysant les compétences et les savoirs-faire mobilisés par ce dernier dans son action publique, en reconstituant le contexte économique et social dans lequel il exerce son activité (un monde fortement dominé par la guerre) et enfin en rendant compte de sa pratique de l’espace urbain, une perceptive souvent travaillée à l’échelle des élites, mais rarement à celle des dominés. L’introduction se clôt sur l’évocation de quelques précédentes tentatives inspirantes comme Le Grand Ferré de Colette Beaune, Léonard et Machiavel de Patrick Boucheron, Louis François Pinagot d’Alain Corbin ou Le Fromage et les vers de Carlo Ginzburg.

Chapitre 1 : Identités

Dans ce chapitre, Nicolas Offenstadt tente de reconstituer l’histoire familiale de Jean de Gascogne dit le Rat, en s’appuyant sur les quelques mentions « de Gascogne » trouvées dans les archives de la ville. Jean serait né entre 1425 et 1430. Son nom indique qu’il est probablement d’origine gasconne, installé à Laon depuis au moins deux générations.  En effet l’auteur trouve deux mentions de « Gascogne » à la date de 1380, le premier un certain Aubry, chargé de l’ouverture des portes (mort en 1412), le second un certain Jean. Il est probable qu’ils soit des parents proches de Jean de Gascogne dit le Rat, et l’un des membres est déjà au service de la ville. Ces probables parents vivent dans les paroisses au cœur de la ville (l’auteur mentionne quelques déménagements d’ampleur limitée) et disposent d’après le relevé des taxes de la ville de revenus confortables, au-dessus de la moyenne.

En 1440 apparaît un Jean de Gascogne l’aîné qui accomplit un service de guet la nuit. Ce dernier Jean pourrait être le père de Jean de Gascogne dit le Rat, ou son frère. Jean de Gascogne dit le Rat apparaît peu après dans les sources en 1441-1442, il est alors désigné également par la mention « le Jeune » et est guetteur de nuit comme Jean l’aîné. Il est probable qu’il apprenne son métier de guetteur au côté de son père, puisque les deux Jean apparaissent presque simultanément. Le début de l’activé professionnelle au Moyen Age commençant entre douze et quinze ans, Jean dit le Rat serait donc né entre 1425 et 1430.

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Mention « de Gascogne » trouvées dans les sources avec leur datation. Les indications « bis » ou « ter » concernent des mentions à la même période dans d’autres paroisses. S’agit-il du même personnage ou de personnages différents ? Les sources ne permettent pas d’apporter une réponse catégorique.

Jean, dit le Rat, porte un nom et un prénom ordinaires. Pour quelle raison sa famille a-t-elle quitté le sud de la France, les sources n’apportent aucune réponse. Viennent-ils réellement de la Gascogne ? Probablement. Mais quelle Gascogne ? L’historien l’ignore. Sur son surnom, il est courant à l’époque d’avoir un surnom en lien avec un animal. Il est en revanche plus rare d’être associé à la figure du rat, image ambiguë qui peut renvoyer à une apparence physique ou un trait de caractère.

Chapitre 2 : Bribes de vie d’un valet de ville.

Jean, dit le Rat, naît dans un contexte économique de dépression, marqué par les disettes et les épidémies auxquelles s’ajoute la guerre (conflit entre les Armagnacs et les Bourguignons). Il est également possible qu’il soit né alors que la ville était encore sous domination anglaise. Laon se soumet au roi Charles VII en juillet 1429. Cette soumission ne met pas fin aux menaces sur la ville : en 1431 elle est attaqué par Jean de Luxembourg, d’autres feront de même les années suivantes. En 1441, Charles VII s’installe un mois à Laon, la ville sert alors de point d’appui pour lancer des expéditions contre ses opposants et recevoir ses proches. A cette époque (1441), Jean est guetteur de nuit dans un ville devenue espace de conflit et un lieu de négociation politique.

Il ne sait pas écrire, contrairement au deuxième valet de la ville qui sera son acolyte pendant quelques années. Il ne signe pas non plus ses documents, contrairement à certains non-lecteurs comme Jeanne d’Arc qui avait au moins appris à  signer. Sait-il lire ? L’historien l’ignore.

Pendant plus de 50 ans, il a vécu au même endroit, un logement dans l’une des portes de la ville, la porte Lupsault. Cette porte est à la jonction entre le bourg et la cité, élément clé pour la défense de la ville (elles sont donc entretenues et fortifiées avec soin), lieu également de circulation de l’information et symbole de la puissance de la ville. Les portes sont souvent sous la protection divine, celle de Lupsault se place sous la protection de la Vierge. La porte dispose de plusieurs logements, d’une étable (utilisée par Jean jusqu’en 1446 / 1449), d’une « chambre et demeure » au-dessus de la porte loué par lui dans la période  1460-1470, logement plus cossu que l’étable en-dessous. Au vu du loyer payé par Jean (50 sous soit environ 1/4 de ses revenus) et en comparant avec les loyers payés à la même période dans la ville de Laon, le logement doit être de qualité.

En 1441-1442, Jean perçoit une somme de 10 livres chaque année, pendant plusieurs années pour son activité de guetteur de nuit. Cette activité de guetteur disparaît en 1448-1449, Jean se présente alors comme valet et crieur de la ville et il le restera pendant quarante ans. Cette double activité lui permet de percevoir chaque année 50 sous (soit 2,5 livres). Il complète ses revenus par d’autres activité comme l’installation et le nettoyage du marché pendant les deux foires annuelles de la ville (juin et décembre), un revenu constant mais au montant aléatoire qui peut tout de même lui permettre certaines années de tripler son salaire de valet. Il perçoit également des revenus pour des travaux de surveillance de la porte, des activités de nettoyage, de manutention ou la participation à des ventes. Ces dernières activités peuvent également lui permettre certains années de doubler ou de tripler son salaire de valet. Ce qui fait qu’en moyenne et par an, une fois son loyer payé, il lui reste environ 7 à 8 livres pour ses dépenses. Parmi le personnel de garde et de cri, Jean a des revenus correspondant à la moyenne. Un sergent de la ville gagne en moyenne plus que lui. Comme il ne paie pas de taxe, l’auteur considère que ces revenus restent modestes et très variables.

L’activité de Jean est attestée jusque dans les années 1484-1485, il a alors près de soixante ans. Il perçoit un modique revenu sur le fermage d’une chaussée mais cesse alors son activité de valet et de crieur, la ville le jugeant trop vieux et trop impotent. Il achète aux enchères la ferme d’une chaussée à la fin de sa vie mais il semble qu’il est mal choisi sa chaussée puisqu’il y a peu de passages et elle ne lui rapporte pas beaucoup.

Jusqu’à la fin de sa vie il garde son logement (dont le loyer a baissé à 32 sous). Il devient pauvre et est exempté de loyer à partir de l’année 1488. La ville lui octroie alors quelques dons pour l’aider à survire jusqu’en 1500 (elle retire alors sur les revenus des deux valets de la ville une portion pour aider l’ancien valet qui a cessé son activité). Il n’y a aucune trace de famille (femme ou enfant) et donc de survivants mais il est possible qu’ils ne paient pas de taxe comme lui et soient donc absents des sources malgré leur existence. Il vit quinze années dans le logement de la porte entre la fin de son activité et sa mort, quinze années de tumulte autour de la porte qui voit réparation, menace et visites royales comme celle de Charles VIII en 1493 ou celle de Louis XII en 1498. A chaque fois, les portes sont réparées, nettoyées et décorées ce qui doit perturber la vie du vieillard.

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Tableau présentant tous les sommes perçues par Jean, dit le Rat, par années et par activité (1 livre = 20 sous = 240 deniers et 1 sou = 12 deniers)

Chapitre 3 : Jean crieur. Espace sonore, espace public.

En tant que valet et crieur de la ville, Jean dépend d’un prévôt assisté de trois gouverneurs et de trois procureurs. Ses missions consistent à annoncer les décisions de ces autorités selon des rites, des codes et des formes réglementées. Il est l’incarnation de cette autorité, sa représentation.

A Laon, ils sont deux valets de ville, payés 50 sous au XVe siècle. Les valets de ville n’ont pas pour autant l’exclusivité du cri public puisque les sergents du bailliage, du duché, du chapitre ou du roi ont aussi leurs espaces de cri et leurs missions. Le crieur de la ville comme Jean limite son espace à cette dernière et oeuvre pour ses gouvernants. Ses espaces de cri se répartissent en deux pôles, l’un royal autour du palais royal de la ville, siège du prévôt et de la « Maison des plaids du roi » ou « Ostel de ville », siège des gouverneurs (même s’il est possible que les deux lieux ne soient en fait que le même à savoir le palais mais désigné sous des appellations différentes), l’autre urbain autour de la place publique et de la salle de réunion désignée sous le terme de « cloitreau ». Dans le lieu clos du palais, les décisions du prévôt sont lues de manière exhaustive car de cette lecture dépend l’acte même de publication. Jean doit donc lire ces textes, avec l’aide d’un sergent si jamais il ne sait pas lire (dans ce cas de figure, il répète oralement le texte pour marquer sa publication). Toute lecture/publication obéit à un rituel, le crieur est entouré par des officiers et la lecture doit être intégrale et scrupuleuse (mot à mot). Dans l’espace ouvert de la place publique de Chevresson ou dans l’espace du cloitreau, les habitants sont convoqués pour entendre le crieur. Ces lieux sont des lieux d’assemblées urbaines où sont rassemblés les habitants et où certains peuvent être appelés à se prononcer sur les différentes affaires touchant la ville. Le crieur intervient dans ces lieux à la fois pour convoquer les habitants mais également pour annoncer les règlements urbains, pour lire les lettres royales ou les redditions de comptes. A partir de ces deux pôles (l’un fermé, l’autre ouvert), le cri doit ensuite irriguer la ville, il y a donc d’autres lieux où le crieur se déploie pour porter les nouvelles comme sur le marché ou sur les places des différentes paroisses.

Les cris régulent l’ordre urbain (conditions de commerce, des échanges, de la circulation) et les conditions de vies (perception des tailles, ouvertures des marchés publics, mise en adjudication des fermes, mises en vente, mesures de police provisoires). Ils marquent l’espace sonore de la ville au même titre que les cloches religieuses ou urbaines. Ils ont aussi un rôle juridique puisqu’ils attestent des actes urbains. Par sa valeur juridique, le rituel du cri doit être accompli avec soin, diffusé abondamment et il peut être contesté ce qui fait que l’espace du cri peut être un espace d’enjeu politique entre le pouvoir et la foule, il peut aussi devenir un espace de conflit et il est souvent un espace de concurrence entre les pouvoirs (et entre les crieurs). Dans tous les cas, il est un espace d’interaction autant que de légitimation.

Chapitre 4 : Jean, valet de ville.

Tout au long de sa vie, Jean a servi la ville de Laon qui a reconnu à deux reprises la qualité de son action, en l’exonérant de son loyer puis en lui octroyant une réduction sur le paiement de la ferme de la chaussé Neuville.

Il est entré au service de la ville en 1441 comme guetteur de nuit, un poste qu’il occupe jusqu’en 1448 -1449. Il devait alors veiller la nuit et donner l’alerte en cas d’incendie ou d’intrusion. En tant que valet de ville, ses missions son nombreuses : il fait parfois office de portier (ouverture et fermeture des portes) comme en 1469- 1471 période pendant laquelle il est payé annuellement pour ouvrir et fermer deux portes de la ville, celle de Crahaut et celle de Chenizelles. Il participe également à la défense de la ville en participant à l’entretien des fortifications, en vérifiant l’armement de ville (réapprovisionnement des archers, vérification et déplacement de l’artillerie, vérification des stocks d’armes), en veillant à l’entretien et à l’agrandissement des fosses. Il participe à la lutte contre les incendies, en alertant puis en acheminant le matériel nécessaire à son extinction (il veille aussi au bon entretien de ce matériel). Il prend part à l’organisation des deux foires annuelles de Laon, l’une de quatre jours en décembre au Halles de la ville et la seconde en juin aux Champs Saint Martin. Il monte et démonte les étals, les entretient entre chaque foire. Il est enfin responsable de la propreté de la ville et doit veiller au nettoyage des chaussées et à leur dégagement, à l’entretien des fossés, au nettoyage de certaines salles ou des lieux de foire.

Chapitre 5 : Jean, corps de la ville

Jean doit enfin représenter la ville de Laon lorsqu’il se charge d’offrir des dons ou des cadeaux (souvent du vin) à différentes autorités perçues comme des amis ou des alliés. Il porte alors la livrée, vêtement de fonction que la ville alloue à ses représentants tous les trois ans et qui porte les couleurs de la ville, parfois agrémentée de ses armes. Cette fonction est très importante dans une société médiévale où l’interprétation des signes et des gestes est centrale car elle structure, stabilise et crée l’unité.

Deux dons effectués par Jean sont attestés dans les sources : le premier en 1446-1447 quand Jean, accompagné d’un mini cortège, apporte du pain et de la viande à des personnalités logées dans le faubourg de Vaux ; le second le 10 mai 1481 lorsqu’il apporte deux grands pots de vin au nom de la ville, probablement au président de la chambre des comptes de Paris.

Hormis les dons, Jean va être amené à deux reprises à représenter la ville pour la venue du Roi à Liesse en 1461 où pendant dix jours avec les ambassadeurs de la ville il poursuit le convoi royal dans l’espoir d’obtenir une audience et en 1482 lors de la tenue des états de Vermandois où il fait un don de vin de la part de la ville de Laon et aide à la préparation et à la tenue de ses états.

Ainsi, de cet itinéraire unique de Jean de Gascogne, valet de la ville de Laon, on perçoit l’univers d’un homme du peuple, dont l’existence est caractérisée par sa pluri-activité, entre des tâches annuelles et aux revenus fixes et d’autres ponctuelles et aux revenus aléatoires, qui était souvent proche de la pauvreté mais dont le statut de valet de ville l’a toutefois protégé au crépuscule de sa vie. Son espace urbain a été complètement conditionné par ses fonctions de crieur et de valet, puisque ce dernier s’étend avant tout entre la porte Lussault et le centre bourg. Quant à son existence, elle est marquée par l’instabilité politique et les guerres, qui sont à la fois source d’inquiétude et d’opportunité.


J’ai beaucoup aimé la lecture de ce livre parce qu’il m’a permis de me dépoussiérer l’esprit de quelques idées reçues sur le Moyen Age. Jusqu’à présent, j’imaginais l’activité économique à l’époque médiévale comme essentiellement agricole, avec d’un côté les paysans qui travaillaient la terre et de l’autre les seigneurs qui récoltaient les taxes. J’imaginais quelques artisans, dans les villes notamment, et j’ajoutais à tout cela les clercs mais en gros j’avais à l’esprit la bonne représentation tripartite des ordres, abondamment reprise dans les manuels et pourtant souvent critiqué par les historiens. Je me souviens d’un chapitre de Le Goff sur ce thème (qui si je ne m’abuse voyait en la société médiévale une société duale entre clercs et laïcs) ainsi qu’un chapitre de Colette Beaune sur les tentatives (ratées) d’imposer ce schéma à l’époque médiévale, schéma rapidement contesté par l’existence des villes, et des catégories attenantes comme les bourgeois ou les artisans. Le fait de suivre le parcours de Jean de Gascogne, dit le Rat, dans ses multiples activités professionnelles m’a donné un exemple concret d’activité à l’époque médiévale. Et comme souvent après le lecture d’étude sur le Moyen Age, les choses me paraissent à la fois plus claires et plus complexes mais au moins je suis sortie d’une vision un peu trop schématique de la société médiévale.

L’autre point fort de cette étude est sa clarté : outre les tableaux synthétiques qui permettent au lecteur de mieux saisir les données tirées des archives, le récit présente (et distingue) avec minutie les faits connus, les hypothèses probables et les trous inatteignables par l’historien, donnant ainsi à voir le travail d’un chercheur face aux archives. J’ai trouvé tout le passage sur les dernières années de la vie de Jean de Gascogne, période pendant laquelle l’historien n’a aucune source mais a par contre des éléments sur les activités près de la porte où il vit, intéressante d’un point de vue historique car cela montre qu’à défaut de savoir on peut tout de même imaginer et extrêmement touchante (c’est l’un des passages où Jean de Gascogne a paru le plus réel pour moi).

 

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