Captain Fantastic de Matt Ross

Dans les montagnes couvertes de forêts du Nord-Ouest américain, le long de la côte du Pacifique, Ben (Vigo Mortensen) et son épouse, Leslie, ont élevé leurs enfants — Bodevan, Kielyr, Vespyr, Rellian, Zaja et Nai — retirés de la société et en application de leur idéologie, mélange de socialisme, sous toutes ses formes, et de survivalisme. Ils voulaient en effet en faire des « philosophes-rois » tout droit sortis des pages de Platon, autant capables de chasser le daim et de le dépecer, de soigner une fracture ouverte que de débattre de physique quantique, de s’engueuler en esperanto, de jouer de la musique autour d’un feu de camp ou de mener des séances de yoga.

Mais le film commence alors que Leslie, internée en hôpital psychiatrique, est morte, ayant perdu son combat contre sa maladie mentale (il semblerait qu’elle ait été bipolaire) et s’étant donc suicidée.  Dès lors, Ben décide d’emmener ses enfants jusqu’au Nouveau Mexique où les parents de Leslie ont décidé qu’elle y serait enterrée (et ce contre sa volonté). Embarquant toute sa progéniture dans un vieux bus scolaire déglingué, il décide en même temps d’en faire une leçon de choses en confrontant ses enfants au « monde réel », ce qui va le forcer à lui-même reconsidérer sa vision des choses…

Le film indie/ je-pose-des-questions-intéressantes-mais-pas-trop-quand-même-parce qu’il-faudrait-pas-que-j’aille-au-bout-de-ma-réflexion par excellence.

Captain Fantastic est en effet un film qui pose de bonnes questions, mais qui décide de ne pas y répondre. Timidité ? Lâcheté ? Désir de ne pas froisser une partie de son public potentiel ? Difficile à dire.  Quoiqu’il en soit, Matt Ross nous donne à voir un père et ses enfants dans un cadre idyllique (« this is paradise »), vivant en harmonie avec la nature, dans une vision humaniste et holistique qui fait rêver. La caution (malhonnête) du réalisme est simplement apportée par un gros plan d’une des filles au visage rougie par l’effort lors d’un exercice physique et par une scène d’escalade le long d’une falaise sous la pluie qui se solde par une fracture. Car, en commençant précisément le film après la mort de la mère, et en choisissant de ne pas montrer l’incapacité de cette famille à faire face à sa maladie, le film esquive la question, pourtant ô combien cruciale, de la possibilité même de vivre cette vie.

L’autre versant malhonnête du film est bien évidemment la mise en contraste de la famille fantastique avec la famille débilos (celle de la belle-soeur de Ben) : la scène de la récitation du Bill of Rights par l’une des plus jeunes filles fantastiques, par opposition aux fils réduits à l’état d’idiots méchants par les jeux vidéos et l’idéologie américaine inepte, est à cet égard d’un ridicule consommé. Est-ce l’intention du réalisateur ? Difficile à dire, là encore. Il n’empêche : le réalisateur/ auteur est habile, car s’il n’y avait eu que le personnage de Mortensen, la réaction vis-à-vis du film serait celle d’une indifférence polie (« ah, tiens, un Jeremiah Johnson du XXIe siècle ») au lieu que, en présentant une famille, le film mobilise le thème de l’éducation des enfants. Et comme notre société a un rapport pathologique avec les enfants (rapport qui témoigne d’un malaise profond né de notre schizophrénie : nous les chérissons tout en leur fermant toute possibilité d’avenir puisque nous sommes enfermés dans une frénésie de jouissance sans lendemain), le film joue sur la corde sensible.

Et ‘est là, précisément, que le film échoue, car il ne propose qu’une opposition termes à termes de clichés (l’entrée fracassante de Red Suited-Viggo & costumed children en plein milieu de la cérémonie à l’église ou comment ne pas montrer ce qui aurait pu vraiment se passer lors d’une confrontation familiale — lorsque le plaisir facile de l’effet de scène cinégénique est plus fort que la volonté de traiter son sujet) . A opposer des clichés, on obtient donc un film qui ne dit rien, si ce n’est que la société américaine consumériste est un dégueulis atroce d’indécence droit dans ses bottes (à l’instar de Frank Langella plein de morgue et tellement facile à détester), ce qui, évidemment, fascine les enfants jusque-là épargnés. Tout ceci est bien facile, et du coup ne dit rien de bien précis sur le sujet initial : face à la société consumériste, capitaliste, néo-libérale insipide et toxique, que doit être la réponse ?

Servi par une photographie impeccable et des acteurs et actrices souvent très convaincant-e-s (et disons-le franchement, adorables et séduisant-e-s… le Viggo nu faisant toujours son effet), le film reste dans cet entre-deux fait de la juxtaposition de clichés faciles. L’aspect le mieux traité est sans doute cette figure du père, à la fois protecteur et dictateur, qui éduque ses enfants en imposant sur eux sa figure charismatique sans compromis. Pour autant, cette figure paternelle elle-même pose problème, car en le présentant sous un jour aussi peu avenant (son comportement vis-à-vis de la famille de sa soeur n’est que de la grossièreté issue de la certitude d’avoir raison et de vouloir le prouver), le film décrédibilise l’idéologie qu’il présente en en faisant l’apanage de personnes particulièrement obtuses, ce qui est déjà l’image de l’écologie. Du coup, cela donne un ressort dramatique un peu lourdingue de l’opposition entre le père et le fils qui découvre l’attirance sexuelle… ce qui donne lieu alors à d’autres clichés tout aussi lourdingues (« je la délivrerai, et je l’épouserai ! » dirait Eusèbe).

Pourtant, Captain Fantastic reste un film « intéressant » (bouh ! mot interdit !) en ce sens où il aborde un sujet fondamental qui agite et angoisse tout un chacun aujourd’hui (notamment dans le milieu classe moyenne-supérieure, adepte du bio, en quête d’un mode de vie alternatif dont les boggans font partie) : est-il possible de trouver un mode de vie qui ait plus de sens alors même que la société semble s’enfoncer chaque jour davantage vers le grand n’importe quoi dans une spirale aveuglée d’auto-destruction dans la célébration de la jouissance ?

Le film a été démoli pour soit sa vision irénique d’une vie dans la nature « irréelle » soit pour sa démission et sa vision lâche lorsque Viggo, rongé par la culpabilité face à la révolte de son fils, constatant l’inadéquation de ses enfants à la société et pour éviter de perdre leur garde, décide de les inscrire à l’école. La fin propose alors une vision d’une famille « semi-normale » dans laquelle les enfants vont à l’école… Ou encore : l’ainé ira donc en fac puisqu’il a réussi tous les concours d’entrée en candidat libre des plus prestigieuses universités américaines… et le film s’arrête là, prenant soin de surtout ne pas nous montrer ce qu’il en est.

Il n’est évidemment pas question de réclamer une vidéo tutorielle qui montrerait « comment élever ses enfants aujourd’hui en les protégeant de la société débile dans laquelle nous sommes sans en faire des asociaux ». L’objectif de cette critique est davantage d’interroger l’objet artistique qui nous est proposés et donc de se demander ce qu’il veut nous dire. La réponse semble être : pas grand chose. Bien sûr, reprocher au film de dire tout et son contraire, d’éluder les questions difficiles, de tenir un discours le cul entre deux chaises, c’est s’exposer à l’accusation d’être imperméable à un film subtil. Or, effectivement, ce film est suffisamment intelligent, et bien réalisé, pour être considéré comme tel. Mais cette subtilité devient malhonnêteté lorsqu’il ne choisit pas son camp (camarade !).

Car ce film — et c’est ce qui fait toute sa force — est un conte qui puise aux sources d’un imaginaire très américain. La mobilisation de thèmes au cœur de la gauche libertaire américaine, du Bill of Rights déjà cité, à Noam Chomsky et la fabuleuse trouvaille du Noam Chomsky Day (par contre inutilement opposé à Noël alors que cette fête peut être porteuse d’un tout autre message que la fête consumériste qu’elle est devenue) en passant par le bus, qui évidemment évoque les Merry Pranksters, est une immense et habile évocation d’une utopie sociale, libertaire et écologique, abondamment traitée par la littérature américaine, entre autres : John Muir et le parc des séquoias, évoqué visuellement dans le film, mais aussi Henry David Thoreau, Marc Twain, Jack London — autant d’auteurs associés au Nord-Ouest Pacifique. En cela, le film est non seulement plaisant, il est entraînant et séduisant (aidé par la douce voix de Jonsi, qui devient le topos de tout film un peu écolo-fable-propos alternatif). Mais c’est bien là le problème : un conte délivre une morale.

Or, quelle est la morale du film ? A le prendre au pied de la lettre : il faut trouver un équilibre familial et individuel entre le refus de la société et l’utopie que l’on souhaite vivre. Pardon, mais cette morale est à proprement parler a-politique. Et si on faisait des films qui incite à faire de la politique et à changer la société ? Car, pour paraphraser la marionnette de Claude Allègre dans les Guignols, pisser dans sa douche, ça peut peut-être permettre de s’arranger avec sa conscience, mais ce n’est pas cela qui va sauver le Monde.

 

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