The Lazarus Project d’Aleksandar Hemon

Le 2 mars 1908, Lazarus Averbuch, un juif ukrainien de 19 ans, est tué dans des circonstances étranges par le chef de la police de Chicago, George Shippy, au domicile de ce dernier. Il était installé depuis peu à Chicago avec sa sœur Olga, après avoir quitté sa terre natale pour fuir les pogroms (notamment celui de Kishinev en 1903). A l’époque, le discours officiel (des policiers et journalistes) décrivait Lazarus comme un anarchiste, venu au domicile du policier pour le tuer, mais sa sœur contesta cette version et affirma que son frère n’était pas un meurtrier. De nos jours, Vladimir Brik, un écrivain américain d’origine bosniaque découvre l’existence de Lazarus et décide de lui consacrer un roman. Vladimir peine depuis quelques temps à écrire, ce qui pèse sur ses relations avec sa femme, brillante neurochirurgienne. Suite à l’obtention d’une bourse d’écriture  et pour conjurer la malédiction de la page blanche, il décide de partir en Europe pour poursuivre ses recherches sur Lazarus en retrouvant les traces de ces ancêtres en Ukraine et en Moldavie.  Dans son périple, il est accompagné par un photographe de guerre bosniaque, Rora. En chemin, il est comme rattrapé par son passé, ce qui le pousse à quitter l’Ukraine pour se rendre en Bosnie, cette fois sur la trace de ses propres ancêtres.

Le roman combine deux temporalités mais partage le même narrateur. Par alternance, ce dernier retrace le parcours de Lazarus et surtout d’Olga dans les jours qui ont suivi sa mort puis il décrit son propre parcours en Ukraine, en Moldavie et ensuite en Bosnie accompagné de son ami photographe. Le passage de l’un à l’autre des récits se fait par le biais de photographies, tirées soit des archives (le lecteur peut alors découvrir le visage de Lazarus) soit extraites du voyage de Vladimir en Europe centrale (prise par un ami d’enfance d’Aleksandar Hemon, le photographe Velibor Božović). Il y  a donc un jeu perpétuel entre le passé et le présent, entre le récit historique et le récit autobiographique, une dualité renforcée par la présence de Rora, le photographe bosniaque qui non seulement aime raconter des histoires (et en cela il en devient presque un second narrateur voire un double). Mais surtout Hemon adore mêler le réel et l’inventé et considère qu’une histoire ne se juge pas à l’aune de la réalité, mais à ce qu’elle dit de l’autre.

Le corps de Lazarus Averbach, photographie prise en 1908 et publiée dans The Chicago Daily News

Par sa mort, Lazarus est devenu un autre. D’abord présenté comme un anarchiste meurtrier, il devient peu à peu le martyr d’une cause qu’il n’a pas vraiment défendue. Toute la thématique autour de son corps (que les policiers veulent cacher, là où ses supposés amis anarchistes veulent sanctifier) montre que pour devenir ce qu’il n’est pas, Lazarus doit d’abord disparaitre en tant que corps. Une fois disparu, il peut devenir récit, récit fallacieux des policiers (qui tourne rapidement à l’hystérie contre les anarchistes et les juifs) et de ses supposés amis, récit intimiste de sa sœur, récit fictionnel de Vladimir qui tente une nouvelle fois de le faire surgir du passé. Le personnage de Rora devient l’élément perturbateur de ces récits, celui qui rappelle que tout est invention, qui  remet en cause la distinction entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas.

Par sa qualité d’écrivain européen émigré aux États-Unis (situation qu’il partage avec l’auteur), Vladimir peut comparer les rapports qu’entretient chaque pays avec la fiction et le réel.

Sarajevans told stories ever aware that the listener’s attention might flag, so they exagerrated and embellished and somethimes downright lied to keep it up. You listened, rapt, ready to laugh, indifferent to doubt or implausibility. There was a storytelling code of solidarity–you did not sabotage someone else’s narration if it was satisfying for the audience, or you could expect one of your stories to be sabotaged one day, too. Disbelief was permanently suspended, for nobody expected truth or information, just the pleasure to be in the story, and, maybe, passing it off as their own.  It was different in America: the incessant perpetuation of collective fantasies makes people crave the truth and nothing but the truth–reality is the fastest American commodity.

Alors certes le parallèle entre la chasse aux sorcières contre les anarchistes provoqué par la mort de Lazarus en 1908 et le contexte de l’après 11-Septembre n’est pas très éclairant. Certes l’évocation de l’immigration à travers le personnage de Vladimir et celui de Lazarus est assez convenue et se limite souvent à décrire la complexité de vivre entre deux pays, sans expliquer pourquoi. Par contre, je trouve que la réflexion menée par l’auteur sur la place de la fiction dans nos sociétés est passionnante et elle est parfaitement illustrée dans son roman à travers la multiplicité des narrateurs et la pluralité des récits.

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