Ca ira (1) : fin de Louis de Joël Pommerat au théâtre des Quinconces au Mans

France, maintenant. Le déficit du budget de l’Etat atteint des sommets, il vient s’ajouter à une dette devenue insupportable. Cet endettement est d’autant plus grave que le système fiscal actuel est totalement injuste et que le poids de cette dette repose sur les plus modestes qui travaillent pour payer des impôts tandis que les plus grandes fortunes elles bénéficient de nombreuses exemptions en tous genres et profitent de la dette en spéculant dessus.

Mais il y aussi cet état de délitement des institutions qui génère un sentiment montant de frustration et de colère : emplois réservés à une catégorie de population déjà privilégiée qui ferme toute possibilité d’ascension aux autres pour être sûre de se maintenir dans ses prérogatives, Etat gangrené par des personnes qui s’en servent, se servent plutôt qu’elles ne servent, multiplication des intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général.

Un grand changement est nécessaire. Urgent. Indispensable. Heureusement, le bon roi Louis, conseillé par son premier ministre réformateur, a appelé la réunion des Etats généraux…

La Révolution, c’est maintenant.

Pourtant comment le dire ? Comment le faire voir ? Comment montrer que nous sommes en 1789, que l’actualité de la Révolution n’a peut-être jamais cessé et n’a jamais été aussi brûlante alors que l’on connait une crise de régime qui lui ressemble en bien des points ?

L’un des plus grands défis, lorsqu’on cherche à transmettre la Révolution, que l’on soit historien, enseignant ou metteur en scène, est bien de devoir compter sur les représentations très fortes qu’elle suscite chez le public, les élèves, les spectateurs. Représentations faites d’un mélange de mythe national, de légende noire et, évidemment, de préconçus très personnels.  Face à cela, l’historien ou l’enseignant peut prendre le temps de décortiquer patiemment ces représentations, partir d’elles, s’en servir même pour engager le dialogue avec son public ou son lecteur. Mais le metteur en scène lui ne peut qu’acter leur existence. Joël Pommerat a donc décidé de changer les noms (Necker devient Muller, interprété par un excellent Yannick Choirat), et surtout de mélanger les acteurs historiques dans les personnages de la pièce et de ne garder que Louis. Ainsi, on ne verra ni Mirabeau, ni Robespierre ni Bailly ni Lafayette même s’ils sont là. Enlever les noms, fusionner plusieurs acteurs  historiques dans un même personnage (Mme Lefranc — Saadia Bentaïeb, extraordinaire — est bien sûr l’Incorruptible mais elle aussi peut-être d’autres — je soupçonne certains discours de Saint-Just) permet d’enlever le poids des représentations pour mieux constater avec une évidence inouïe que le passé révolutionnaire est en réalité un présent : celui de la pièce, celui de la scène de théâtre mais aussi le nôtre.

Toutes les références à la crise financière, aux privilèges, aux blocages institutionnels, à la misère, aux luttes politiques nous plongent donc dans un présent qui est le nôtre, dans une contemporanéité absolue. La chemise déchirée fait réagir le public, et les « emplois réservés », dans un théâtre du Mans, fait évidemment particulièrement rire le public sarthois. La mise en scène joue avec et souligne cette modernité avec des scènes particulièrement bien trouvées et drôles : l’ouverture des Etats généraux façon reportage de la télévision madrilène, Louis à l’Hôtel de ville de Paris le 17 juillet pour être acclamé par un public comme dans un meeting aux allures de show avec « The Final Countdown », les dialogues très bien écrits lors de la scène entre Muller et la famille royale pendant la nuit du 4-Août (avec des lignes de dialogue de Muller qui sont géniales : « et ce n’est pas fini ! »)…

Et du fait de cette modernité contemporaine, la pièce met en jeu alors de nombreux thèmes et déroule autant d’enjeux avec une percussion redoutable.

Ainsi, le spectateur est plongé dans la crise financière et institutionnelle qui a mis fin à l’Ancien Régime en déclenchant le processus révolutionnaire… ou plutôt contre-révolutionnaire, ainsi que Jean-Clément Martin l’a montré. Car ce sont avant tout les élites (nobiliaires et religieuses) qui, en refusant lors de l’Assemblée des notables puis ensuite dans les parlements, les réformes proposées par la monarchie (Vergennes, Calonne, Brienne, Necker) d’égalité devant l’impôt, en ont appelé aux « anciennes libertés » et au « peuple » dont les droits, garantis par la « Constitution » de la France, devraient être écrits par les Etats généraux qu’elles appellent de leurs vœux afin de limiter les prérogatives royales. Et si le roi décide finalement de convoquer les Etats généraux, c’est en espérant passer par-dessus ces mêmes élites pour s’adresser à la « population » et jouer sur sa popularité pour imposer ses réformes. La pièce permet ce premier tour de force de montrer que le déclenchement de ce qui conduira à la chute de la monarchie « absolue » en France (mais évidemment personne ne pouvait le savoir) vient de ces élites qui bloquaient toute idée d’égalité fiscale et voulaient instaurer (« restaurer ») une oligarchie aristocratique. Le roi, son ministre, à ce moment-là sont bien plus « progressistes » ; ils incarnent bien davantage le bien commun, la « république ».

Mais, au-delà de la leçon d’histoire, la plus grande force de la pièce est peut-être de nous plonger dans le torrent des émotions et des idées qui ont bouillonné chez les députés d’abord des Etats généraux puis de l’Assemblée nationale en nous montrant comment ils sont devenus révolutionnaires, presque à leur insu, ainsi que Timothy Tackett l’a montré. Ainsi, le personnage de Gigart (David Sighicelli), humilié par les nobles et blessé dans son amour-propre opère donc un retournement  et se rallie à l’idée de la proclamation de l’assemblée du tiers en Assemblée nationale, devenant une « girouette » (l’insulte fuse aussitôt depuis la salle). Ou le député Carray (Eric Feldman), ardent défenseur de la modération comme seul moyen de préserver le travail de l’Assemblée qui exhorte ses commettants au calme pour éviter de donner un prétexte à une reprise en main réactionnaire et qui, au final, lorsqu’il a l’impression que la situation devient incontrôlable, va venir proposer au roi la démission de la majorité des membres de l’Assemblée pour la dissoudre et remettre ses pouvoirs au roi afin de permettre un retour autoritaire à l’ordre.

Et puis il y a ce sentiment d’urgence, de folie même : tout est fragile, tout est éphémère, on ne sait pas si cette Assemblée va pouvoir durer, si la répression ne va pas l’engloutir, et on voit bien qu’elle est en permanence menacée tant par la menace de réaction conservatrice que par la pression du peuple à bout et qui le fait savoir haut et fort (y compris à coups de canon !). Elle doit également réagir sans cesse aux dépêches qui viennent de Paris et qui ajoutent au sentiment d’insécurité. Ce ne sont pas là des députés isolés dans leur bulle versaillaise (même si…) mais qui savent très bien qu’une famine se développe dehors et avec elle un mécontentement qui tourne à l’insurrection que les réactionnaires veulent exploiter pour tout renverser. Et nous spectateurs sommes pris là-dedans par la mise en scène qui fait de nous des députés. On palpite donc avec eux, on regarde à droite, à gauche lorsque les plus vociférants de nos confrères prennent la parole, on rit aux piques, aux vannes même, on hue devant les accusations et on se sent interpellés (même si le public est resté très sage, sans doute la marque du poids des traditions au théâtre). Et comme le député Ménonville (Maxime Tshibangu), on ne sait plus si on est au théâtre ou l’assemblée — ou plutôt, vous l’aurez compris, les deux fusionnent, le théâtre devient le lieu du politique et une fabrique d’une conscience politique (pour paraphraser Sophie Wahnich), et le spectateur devient politique et s’engage, lui aussi pris par ses sentiments, par l’euphorie, par la peur, par l’excitation ou la colère.

La réflexion menée sur la violence est également formidable, car elle permet une véritable discussion intérieure en écoutant les différentes prises de parole. Gigart dénonce les violences populaires qui suivent le 14-Juillet (la « Grande Peur ») tandis que Lefranc les justifient par l’état d’injustice qui continue de régner en France. Entre les deux, Carray fustige Lefranc car il lui reproche de vouloir distinguer entre la « bonne barbarie et la mauvaise barbarie » au nom de l’idéologie, condamnant ainsi toute violence… non sans hypocrisie et paradoxe car lui-même soutenait la violence populaire lorsque celle-ci a permis de sauvegarder l’Assemblée et appelant à la violence contre ce même peuple lorsqu’il conteste l’Assemblée et pour asseoir le nouvel ordre qu’il veut, avec ses collègues, mettre en place.

(Petite note au passage : lors de la première représentation, c’est lors de ce discours, lorsque Lefranc traite Gigart de « mou » et de « tiède » que j’ai enfin identifié qui il était… et puis ce fut confirmé juste après avec « ce sang était-il donc si pur ? ».)

Du coup, ce débat sur la violence pose évidemment la question du légal face au légitime, et on touche alors précisément à la question essentielle de ce qu’est une révolution. Et réussir à en arriver jusque là atteste de la réussite de la pièce. Outre un discours de la députée Lefranc (« Mesdames messieurs, ce que vous devez faire est dangereux, mesdames messieurs, ce que vous devez faire est illégal, mais cela est juste. Cela est juste et légitime, illégal mais légitime et juste »), les scènes des comités de quartier y sont pour beaucoup, permettant de montrer que l’espérance et l’horizon d’attente nouveau qui sont nés avec la dynamique révolutionnaire enclenchée en mai sont bien vite déçus lorsque l’Assemblée ne semble pas y répondre, et que si le peuple s’est mobilisé, a risqué sa vie, a pris des vies pour permettre à son espoir de ne pas mourir, espoir investi dans l’Assemblée, celle-ci en retour a des comptes à rendre. D’où la mobilisation constante de ces comités qui refusaient de se démettre, de ranger les armes face au pouvoir de l’Assemblée ou celui de la municipalité de Paris, ce que le député Carray n’accepte pas et fustige en l’appelant la « dissémination du pouvoir ». En d’autres termes, ce que Carray refuse, c’est la démocratie.

Alors assister à deux reprises en deux jours à cette pièce qui dure 4h30 a été une vraie expérience de théâtre et de politique. Evidemment, cette expérience n’est pas innocente pour moi, et il me faut dire que cette critique ne peut être totalement impersonnelle d’autant que je me dois de dire que deux aspects m’ont gêné ou laissé perplexe et sont donc autant d’interrogations.

Le premier est la représentation des femmes. La pièce, si elle propose des femmes députées, ne laisse pas croire que ces femmes-là sont là en tant que telles. En d’autres termes, derrière les personnages on voit les acteurs (d’autant que plusieurs répliques, par un effet de mise en abyme, permettent de ne jamais le perdre de vue), dans les deux sens du terme, à la fois les acteurs historiques et les acteurs de théâtre. Ces femmes n’en sont donc pas. A l’inverse, dans les comités de quartier et lors des journées des 5 et 6 octobre, ce sont bien des femmes actrices et personnages qui agissent.

Premier problème : dans une scène de comité (la scène de confrontation entre Carray le modéré et ses commettants de son quartier) une réplique tombe, étrange : « nous on veut juste purger l’Assemblée de ces éléments contre-révolutionnaires qui empêchent le progrès d’avancer ». Cette réplique est étrange car elle est jouée par la comédienne sur un ton de récitation, comme si son personnage récitait là un dogme appris et non compris, dressant ainsi le portrait d’une femme fanatisée, versée dans la violence aveugle que dénonce, justement, le personnage de Carray. L’effet produit dans la salle est la condamnation de cette « radicalité », de cet « extrémisme », de cette revendication de démocratie directe, de cette revendication de demander des comptes aux représentants qui, dès ce moment-là, commencent à ne représenter plus qu’eux-même. Mais était-ce bien là l’effet voulu ?

Deuxième problème : lorsque les femmes entrent dans la salle de l’Assemblée puis pénètrent dans la résidence royale pour interpeller d’abord les députés puis le roi sur leur sort. La mise en scène et le jeu procèdent par effets comiques de situation : c’est la confrontation entre les femmes du peuple et la haute société, qu’elle soit celle des députés ou celle de la famille royale. La bonne franchise populaire face à l’étiquette des élites. Mais ce comique de situation ne vient-il pas discréditer, justement, cette prise de parole populaire ? Heureusement, un personnage de député de la noblesse intransigeant vient souligner cette question du genre en insultant l’une des femmes de « pute débile » qu’il tuerait si elle n’était pas femme.

Enfin, dernière interrogation : que signifie la scène du discours de la députée contre-révolutionnaire qui se fait recouvrir au fur et à mesure, stoïque, d’eau, de farine, de sucre, de lait par les autres députés ? Quelle portée a-t-il, ce monstre humain enfariné, martyr de la parole contre-révolutionnaire ? Je dois bien avouer que je l’ai pas compris, d’autant plus que la performance d’actrice est évidente (et a suscité des applaudissements lors de la seconde représentation).

Quoiqu’il en soit,  je suis ressorti des ces deux fois 4h10 avec une conviction renforcée, renouvelée, que la transmission de la Révolution et de l’histoire ne peut être que citoyenne et donc politique si l’on veut vraiment construire une Cité républicaine, puisqu’elle est toujours à reconstruire, face aux fausses évidences des discours réactionnaires de l’immobilisme. Et une petite réflexion au passage : si on a besoin de 4h10 pour parler de 1789 (bon, admettons le 1787) – printemps 1791, je demande 20h pour faire toute la Révolution en classe !

Alors, pour conclure, je cède bien volontiers la parole à Camille F., élève de Terminale, qui m’a dit, lorsque je lui ai demandée si elle avait aimé :

« J’ai adoré. J’irai voir la deuxième partie ! »

 

 

 

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