Les Chroniques de Zhalie de Yan Lianke

Tout commence par une prophétie : Kong Dongde fit son retour à Zhalie après douze années passées en prison et alors que tous le considéraient comme mort. Quinze jours après son retour, il convoqua ses fils et leur prédit la fin des familles Zhu et Cheng et la prospérité pour la famille Kong. Ensuite, il leur intima l’ordre de sortir : « Allez vers l’est, l’ouest, le sud et le nord – sans vous retourner, droit devant vous, et si vous trouvez quelque chose, ramassez-le, ce sera votre destin en cette vie. » Kong Mingguang, l’aîné, alla vers l’est ; Kong Mingliang, le second, vers l’ouest, Kong Mingyao, le troisième, vers le sud et Kong Minghui, le dernier, alla vers le nord. Kong Mingliang fut le premier à rencontrer son destin, en la personne de Zhu Ying, la fille du chef de village qu’il décida donc épouser pour prendre la place de son père. L’aîné trouva à l’est une plume et comprit qu’il devait devenir instituteur, le numéro 3, rencontra un convoi militaire et décida de devenir soldat.

Pour mettre son plan à exécution, Kong Mingliang devait dans un premier temps se débarrasser du chef du village, puis prendre sa place et épouser sa fille. Une fois propulsé chef de Zhalie, il n’appartenait qu’à lui de faire prospérer le village… jusqu’à en faire une mégapole.

En préambule au roman, l’auteur-narrateur Yan Lianke explique qu’il a été recruté par le comité du village de Zhalie pour écrire ses chroniques sur l’origine et l’évolution du village à travers le temps, en insistant plus particulièrement sur le règne de Kong qui ont amené tant de prospérité à la ville. Pour appuyer son propos, l’auteur-narrateur détaille le contrat qu’il a établi avec le comité, et le calendrier qui lui a été imposé. Il replace ensuite ses chroniques dans le temps long de l’histoire de la Chine, pour mieux contextualiser l’arrivée au pouvoir des Kong. Mêlant propos documentaires et récit fictionnel, l’auteur-narrateur inscrit d’emblée son roman dans la tradition des chroniques, récit combinant un motif fantaisiste à une approche historique.

Face à une réalité devenue irrationnelle par son absurdité quotidienne, la littérature devait trouver une nouvelle forme d’écriture. Yan Lianke parle alors de littérature « mythoréaliste » (en référence au réalisme magique): soit une manière littéraire originale de montrer une réalité invisible, de la mettre en évidence alors qu’elle est dissimulée, de la décrire quand elle est inexistante (…) Le réalisme respecte scrupuleusement la parité entre cause et effet à l’intérieur de la relation logique. L’absurde renonce généralement à la notion de causalité. Le réalisme magique la réhabilite, même s’il ne s’agit plus tout à fait de la cause et de l’effet réciproques de la vie réelle. Si l’œuvre romanesque inscrit toujours peu ou prou
ses faits et personnages à l’intérieur d’une logique de causalité, le mythoréalisme appréhende pour sa part un rapport de cause à effet interne, invisible, enfoui dans la réalité chinoise. Il s’empare d’un noyau en fusion mais indiscernable à fin de rationalisation et de mise en évidence de tout ce qu’il y a d’absurde, de chaotique et de décousu à l’intérieur du processus, de son irréalité et son illogisme. »

Le village de Zhalie devra sa prospérité à deux individus malhonnêtes : Kong Mingliang, un voleur, qui va montrer aux habitants de Zhalie comment voler les convois ferroviaires qui passent non loin de leur village et Zhu Ying, une prostituée, qui va ouvrir de nombreuses maisons closes dans le bourg pour attirer encore plus de touristes et d’entrepreneurs. Le mariage d’un voleur et d’une prostituée va donc permettre au village de se développer, devenant progressivement bourg, puis canton et enfin mégapole avec à chaque étape de son évolution la bénédiction amicale des autorités (individus fantômes dont la légitimité pourtant contestable n’est jamais remise en cause). La corruption est monnaie courante et touche tous les individus dans cette quête illusoire de développement. Du fait de l’urbanisation rampante de Zhalie, on pourrait s’attendre à une détérioration des milieux naturels, mais il n’en est rien puisque la nature elle-même devient chaotique. Des arbres se mettent à dépendre de leur dose quotidienne de nicotine, le printemps ne semble plus vouloir finir, des plantes se mettent à fleurir au milieu de la pollution.

Yan Lianke épingle avec humour et férocité la corruption du pouvoir chinois et son avilissement face au pouvoir de l’argent. Constatant l’absurdité de la réalité chinoise, il en appelle à une nouvelle forme d’écriture qu’il met brillamment à l’oeuvre dans ses Chroniques. Et il ne manque pas dans son préambule de se placer en tant qu’écrivain non pas au-dessus de ses concitoyens mais bien parmi eux affirmant avec humour qu’il a accepté ce projet parce que le comité de Zhalie lui offrait une somme phénoménale pour le mener et expliquant qu’après publication « qu’ils soient dirigeants, cadres ou gens du peuple, intellectuels ou simples citoyens, du haut en bas de l’échelle les habitants dans leur quasi-totalité refusant d’être assimilés à ces élucubrations grotesques et absurdes, il en résulte une vague sans précédent d’opposition locale à l’histoire. »

 

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