Scalp : la funèbre chevauchée de John Glanton et de ses compagnons de carnage, de Hugues Micol

Cette histoire sanglante commence à Jackson County, dans l’Arkansas, en 1830. Un père raconte à son fils un conte à propos de trois jeunes gens qui ont été conduits à leur perte par la cupidité. Avec cette parabole, ce père très dévot cherche à enseigner les vertus chrétiennes à son fils, John. Quelques années plus tard, à Gonzales, Texas, en 1835, John, devenu un jeune homme, est le témoin à la fois du nationalisme texan anti-mexicain et des raids des Indiens qui violent les femmes blanches, dont, peut-être sa future promise.

Onze ans plus tard, en 1846, John Glanton est devenu un vrai pistoleros, connu et redouté dans tout le Texas et au-delà. Car entre temps, après avoir enterré la femme violée par les Indiens, et après une nuit de beuverie et de jeux en ayant volé son père, John a été recruté par un Texas Ranger, Robert « Mustang » Gray, qui a exploité le tempérament colérique de John pour le transformer en une véritable machine à tuer au service du Texas et de la « civilisation ». Glanton participa ainsi à la révolution texane, à la guerre contre les Mexicains, et aida à établir la République indépendante du Texas. Mais une fois celle-ci obtenue, sa violence aveugle devint gênante et en 1849, Glanton et sa troupe partirent pour le Nouveau Mexique où ils furent recrutés pour tuer des Indiens, à 200$ le scalp. La plongée vers la violence absolue commença…

Pour dessiner la conquête de l’Ouest et rendre compte de sa violence inouïe, Hugues Micol choisit un noir et blanc fait d’esquisses et dissout les cadres habituels de la BD. Les cases disparaissent, les dessins s’étendent sur des planches entières, s’entremêlent souvent dans des enchevêtrements de corps et de sang noir d’encre. La violence déborde littéralement et éclabousse le papier.

La chevauchée funèbre de Glanton et de ses Texas Rangers atteint un paroxysme de l’atroce rarement donné à voir en bandes dessinées. Cette violence parait à la fois totalement absurde (jamais elle n’est expliquée, si ce n’est par les deux prologues cités ci-dessus qui fournissent une clé de lecture à l’ensemble de l’album). Le dessin se fait de plus en plus hallucinatoire, rendant compte de l’état de confusion et de surchauffe de Glanton et de ses hommes, ivres d’alcool et de sang, s’enfonçant dans le désert mexicain vers la Californie et son or mais qu’ils n’atteindront jamais, trop occupés à massacrer. Le paroxysme est alors atteint en 1850, lorsque toute la bande, chassée par les Mexicains qui voient en Glanton la « Muerte », désœuvrée, ne sachant plus où aller, se livre à une tuerie qui n’a plus aucune motivation si ce n’est elle-même. C’est le moment où Micol introduit le personnage de Samuel, un ancien soldat aspirant peintre qui accompagne et dessine la chevauchée. Les planches sont alors toutes entières des hallucinations fiévreuses, mélangeant imagerie christique, visions fantasmagoriques de cités indiennes pleines d’or et d’Indiens Yumas décharnés, difformes que les anciens Rangers massacrent aussitôt.  La vengeance des Yumas finira par mettre fin à la piste sanglante tracée par la bande Glanton.

Et c’est Samuel, survivant de la chevauchée funèbre, qui, dans son vieil âge, devient le narrateur de l’album, après avoir été à nouveau soldat pendant la Guerre civile, policier à Boston, et gardien de prison. Ce choix, ainsi que l’épilogue avec un descendant de Glanton, montre que la violence est à présent totalement intériorisé par les Américains qui cherchent à la domestiquer ou, tout du moins, à la maintenir à un niveau acceptable.

La force de cette oeuvre magistrale, qui évoque Joseph Conrad et sa spirale descendante hallucinée vers le Coeur des ténèbres, réside également dans les nombreuses incises, parfois de deux ou trois planches, que s’autorise Micol afin de détailler des aspects plus précis de la guerre d’indépendance, des conflits entre le Texas et le Mexique (et du rôle des Irlandais), des conflits entre les Régulateurs et les Modérateurs à la frontière entre le Texas et la Louisianne ou encore lorsqu’il donne à voir ce que pouvait signifier la « Destinée Manifeste ».

Grâce à tout cela, l’album est une évocation charbonneuse de la manière dont ont été bâtis les Etats-Unis et comment, au nom de la liberté, de la civilisation et de Dieu, les pionniers ont déployé une violence exterminatrice d’une cruauté ou, pire, d’une indifférence inimaginables. A travers cette histoire, Micol explore les soubassements de l’Amérique actuelle. Il poursuit, semble-t-il, ici son œuvre de dissection du carnage initial du Nouveau Monde. Une mise en lumière ténébreuse rarement réalisée, et surtout avec autant de brio.

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