Seul le grenadier de Sinan Antoon

Le père de Jawad est laveur de cadavre, comme son père, son grand-père et son arrière grand-père avant lui. Et bien évidemment, il souhaite que son fils encore vivant (l’aîné, soldat, a été tué pendant la guerre contre l’Iran) prenne sa place et perpétue la tradition familiale. Petit, Jawad a suivi son père dans son atelier, il notait scrupuleusement le nom des plantes utilisées pour le nettoyage des corps et les différentes étapes de ce rituel. Mais bien qu’il s’appliqua avec soin à mémoriser les gestes de son père, il sut tôt qu’il ne souhaitait pas devenir comme son père. Jawad est passionné par l’art et plus particulièrement la sculpture. Après avoir pris des cours au conservatoire et rencontré un professeur qui lui a fait découvrir le travail de Giacometti, Jawad envisageait de devenir un artiste. En attendant de se faire un nom, il préférait faire des petits boulots dans le bâtiment, plutôt que de travailler avec son père, y compris à la mort de ce dernier. Mais la guerre, contre les Etats-Unis, a mis fin à son rêve. Forcé pour des questions d’argent à reprendre le travail de son père, il sombre progressivement dans la dépression, les morts venant hanter ses nuits. 

Si le thème de ce roman est passionnant, le style de cet écrivain irakien l’est beaucoup moins. Plusieurs éléments m’ont gênée à la lecture : la narration semble constamment dans le passé et Jawad se raconte au fil des pages sans que l’on sente une réelle subjectivité dans le roman ; plusieurs scènes ne fonctionnent pas bien (problème d’écriture? ou d’insertion dans le récit ?). Je pense notamment à la première relation sexuelle de Jawad avec Rim, la scène parait incongrue, sans sensualité. Peut-être avait-il l’ambition de rapprocher cette scène d’une scène de purification des corps, ce qui expliquerait la profusion des détails mais l’association des deux scènes ne s’opère pas vraiment et le lecteur se retrouve alors avec une scène dont il ne sait que faire. Enfin quand Jawad reprend le travail de son père, ses nuits se peuplent des cadavres qu’il a lavés en journée. Ces cauchemars s’insèrent dans le récit par de très courts chapitres d’un ou deux paragraphes, le procédé est habile mais l’écriture manque d’onirisme. On ne retrouve pas dans ces récits ce qui fait l’essence des cauchemars à savoir une absence de linéarité, des juxtapositions illogiques et une relation au temps et à l’espace bouleversée.

Le roman vaut surtout par les thèmes qu’il aborde et par son contexte historique. A travers le personnage de Jawad, l’auteur raconte son expérience de l’Irak avant son exil aux Etats-Unis. Par le biais de ce personnage, il détaille les difficultés de la vie quotidienne bouleversée par plusieurs guerres, les conflits entre les sunnites et les chiites, entre les anciens baasistes et les tenants du pouvoir actuel (parfois, souvent, ce sont les mêmes). Il raconte également la difficulté d’être artiste dans un pays en guerre, quand le manque d’argent est criant et que l’art parait futile au regard des situations quotidiennes.

Il n’en demeure pas moins que cet auteur a choisi la voie de la littérature pour parler de ces sujets. Contrairement aux tenants de la littérature d’auto-fiction, on ne va pas lui reprocher d’être creux, ou de ne parler que de lui. Par contre, comme eux, peut-être moins qu’eux cependant, son écriture est trop quelconque. La littérature n’est pas que langage, mais elle y est liée tout de même.

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