Duel de Renaud Farace

Epoque napoléonienne. L’Empereur, pour préserver toutes ses forces combattantes et éviter qu’elles ne s’entre-tuent dans des querelles inutiles, interdit les duels, une pratique pourtant fort apprécié de la gente masculine. Mais l’ordre a beau venir du très haut, deux hussards décident de passer outre et de se défier en duel pour une stupide et obscure affaire d’honneur. Féraud est un jeune lieutenant des Hussards, fier, fougueux et querelleur en plus d’être la plus fine lame de la cavalerie. Face à lui, le lieutenant Armand d’Hubert, un homme discipliné et reconnu pour son caractère flegmatique. La raison du duel : Madame de Lionne, que Féraud tentait de conquérir quand Armand est venu fort malheureusement lui rappeler ses obligations militaires. Le premier duel s’achevant sur l’évanouissement de Féraud, il va de soi que ce dernier ne peut en rester là. La rivalité entre les deux hommes va donc se poursuivre et devenir un sujet de plaisanterie, malgré le sérieux de leurs affrontements successifs, jusqu’à devenir une légende au sein de la Grande Armée — et même au-delà.

Renaud Farace propose donc une adaptation d’une nouvelle de Joseph Conrad, Le Duel, publié en 1908 et que l’auteur présentait comme une réflexion sur l’esprit de cette époque, dans toute son absurdité et son horreur. L’idée lui serait venu à la lecture d’un entrefilet dans un journal provincial du Sud de la France revenant sur une légende de la Grand armée napoléonienne de deux officiers (François Fournier-Sarlovèze et Pierre Dupont de l’Étang) ayant combattu l’un contre l’autre dans de nombreux duels sans que personne n’ait eu connaissance des raisons de leur rivalité. Joseph Conrad y voit l’occasion de mettre en lumière à la fois l’absurdité de cette rivalité, sa violence et ses conséquences funestes.

Its pedigree is extremely simple. It springs from a ten-line paragraph in a small provincial paper published in the South of France. That paragraph, occasioned by a duel with a fatal ending between two well-known Parisian personalities, referred for some reason or other to the “well-known fact of two officers in Napoleon’s Grand Army having fought a series of duels in the midst of great wars and on some futile pretext. The pretext was never disclosed. I had therefore to invent it; and I think that, given the character of the two officers which I had to invent too, I have made it sufficiently convincing by the mere force of its absurdity.

Joseph Conrad, préface au recueil de nouvelles.

Cette nouvelle a fait l’objet d’une adaptation au cinéma, Les Duellistes, réalisé par Ridley Scott en 1977. Scott donne une version presque crépusculaire de la nouvelle de Conrad, les affrontements entre Féraud et D’Hubert marquent la fin d’une époque. Intéressé par la question de l’honneur, il accentue les différences entre les deux hommes, notamment dans leur loyauté vis-à-vis de Napoléon, quand ce dernier est forcé à l’exil.

C’était une gageure que de passer après Scott, et l’on aurait pu croire la matière épuisée, mais Renaud Farace réussit brillamment en renouant avec la nouvelle de Conrad dans un album majoritairement en noir et blanc, à l’exception du rouge qu’il utilise uniquement dans les scènes de duel, probablement pour insister sur leur violence. Il reprend l’idée d’un couple que tout oppose : Féraud est plutôt petit et grassouillet là où D’Hubert est grand et longiligne. Et bien évidement aux différences physiques s’ajoutent des différences de caractère : Féraud est impétueux, D’Hubert parait plus posé. Même chose concernant le comportement des deux hommes vis-à-vis de Napoléon, la loyauté affichée par Féraud contrastant avec le ralliement de D’Hubert à la Restauration. Pourtant l’auteur prend le contre-point de la nouvelle, ce qu’il indique dans le choix de son titre. En enlevant le déterminant, Renaud Farace souligne la dualité des deux hommes, plutôt que leur rivalité. Malgré leurs différences, ils sont faits de la même matière, ce qui explique à la fois leurs querelles incessantes et leur attachement. Ultime réussite : à travers cette histoire de duels d’escrime et de pistolets, Farace nous plonge dans les mentalités de l’époque napoléonienne, et parvient à nous faire voir et comprendre la politique de ce début du XIXe siècle, entre attachement républicain à a figure de l’Empereur et ralliement aristocratique au roi.

Les adeptes de la littérature du XIXe siècle se sentiront en terrain familier : par son soucis des décors et des costumes mais surtout par son goût pour les dialogues et les scènes épiques, l’auteur fait évoluer son lecteur dans l’univers de Dumas ou de Hugo. Il maintient d’ailleurs parfaitement l’équilibre entre le légendaire et le réel, notamment lors du troisième duel, raconté par un témoin en alexandrin . Cyrano n’aurait pas mieux fait !

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