The Leftovers (saison 3) de Damon Lindelof

Après que l’Enfer se soit déchaîné à la fin de la saison précédente, la vie semble avoir repris son cours « normal » à Jarden, Miracle Park, Texas. Kevin (Justin Theroux) et Nora (Carrie Coon) mènent en apparence une vie de couple heureuse tandis que John (Kevin Carroll) et Laurie (Amy Brenneman), l’ex-femme de Kevin, forment un nouveau couple après la séparation des Murphy suite à la disparition de leur fille, Evie (Evangeline Savoy Brown) à la fin de la saison 2, un couple qui carbure à l’arnaque médium. Lors d’une soirée organisée chez Kevin et Nora, tout ce petit monde se retrouve, y compris Matt (Christopher Eccleston), le prêtre, frère de Nora, ainsi que les deux enfants de Kevin, Jill (Margaret Qualley) et Tom (Chris Zylka), devenu lui aussi flic à Jarden. Bref, les familles sont réunies, on se raconte des histoires — le bonheur, en somme. Or is it?

Mais bien vite, la « normalité » laisse la place aux psychoses : Kevin s’amuse à s’étouffer avec un sac plastique, Nora  est en réalité toujours obsédée par ses enfants disparus le jour du Ravissement dont le septième anniversaire approche (voir ce que j’en avais (pré)dit ) et Matt… ah… Matt… hé bien Matt est occupé à écrire, voyez-vous, à écrire le Nouvel Evangile…

Car, cette saison, Kevin porte la barbe.

The Leftovers aura donc été une série en entonnoir. Après une première saison qui disséquait au scalpel l’état spirituel et mental de l’Amérique post-11-Septembre, une analyse psychologique qui mettait l’Amérique à la fois sur le divan et dans le confessionnal, le tout grâce à une écriture inspirée, débarrassée de toutes les fioritures et tous les gimmicks habituels de Lindelof, après une deuxième saison plus resserrée, moins ambitieuse peut-être, et plus directement et ouvertement religieuse où l’on sentait la patte d’un Reza Aslan qui cherchait à montrer que ce que l’Amérique imagine révérer avec son christianisme de supermarché lui ferait horreur si elle devait y être vraiment confronté, les deux auteurs (car Lindelof comme Aslan sont toujours crédités à chaque épisode de cette ultime saison) réduisent encore un peu leur angle d’attaque et, délaissant leur ambition précédente à nouveau, décide de raconter la fin du monde. Ou tout du moins, ils décident de raconter la fin du monde vécue par ceux qui sont persuadés qu’elle aura lieu.

Ainsi, de la mise en scène de l’Amérique traumatisée, à celle de la naissance des religions, on suit, dans cette troisième saison, la folie sectaire et très personnelle d’un groupe d’individus qui résolvent leurs angoisses et leurs pathologies psychiatriques en cherchant littéralement la fin du monde à l’autre bout de celui-ci, en Australie. La série sociétale d’une époque a laissé la place à une série religieuse qui a laissé la place à son tour à une série intimiste de trois ou quatre couples, de leurs enfants, et de leurs problèmes dans leurs relations amoureuses et sexuelles (la scène de sexe entre Kevin et Nora dans l’aéroport fait presque mal tant elle est emprunte de souffrance).

En d’autres termes, en voulant écrire le grand roman télévisuel américain, Lindelof n’a pas tenu sa promesse.

Dirais-je que c’était à prévoir ? Non, car contrairement à ses autres œuvres, ici, Lindelof avait vraiment laissé croire que cette fois, c’était la bonne. Même si la deuxième saison avait déjà donné le ton en multipliant les points de vue narratifs, en diffractant l’intrigue au point de la rendre non seulement impossible mais surtout emmêlée et inintéressante, il restait tout de même cette idée de raconter la naissance (ou la renaissance) du christianisme dans l’Amérique d’aujourd’hui, perdue, déboussolée, emplie de mal-être, qui veut désespérément croire comme elle se raccroche à une bouée pour se maintenir hors de l’eau et éviter de sombrer totalement.

Mais, dès le début de cette saison, avec cette image ridicule d’un missile dans l’œil d’Evie, Lindelof nous indique qu’il tue ses personnages sans jamais prendre la peine de montrer ce qu’ils faisaient (pourquoi Megan/ Liv Tyler s’était-elle rendue à Jarden ou non loin ? Pourquoi Evie s’est-elle enfuie chez les Guilty Remnants ? Nous ne le saurons jamais). Il nous annonce également la couleur avec cette séquence de cette femme extatique, cette dévote qui attend la fin du monde chaque nuit d’orage sur le toit de sa maison et qui ne voit rien venir, et devient la risée de toute sa communauté. Ainsi, à l’instar de cette folle, il ne reste plus que les personnages principaux et leur psychopathologie collective, qui à eux seuls résumeront, dans une métaphore intimiste, cette Amérique déglinguée en quête de soi-même, faisant les montagnes russes émotionnelles entre l’amour inconditionnel et l’engueulade cruelle, et qui baise de manière malsaine.

Cette déception passée, que reste-t-il de cette saison ? De belles scènes, il est vrai (l’épisode consacré au père de Kevin et à son odyssée dans l’outback australien en est truffé, d’autant qu’il prend parfois des tournures absurdes, reflétant la folie de son protagoniste). D’autres très lourdes (la scène de baptême de Kevin qui est parachutée gratuitement alors que celui-ci refuse d’être celui que Matt voit en lui), des dialogues parfois très beaux, d’autres très lourds et appuyés, car forcément imprégnés du ton fin du monde, et des épisodes très mauvais dans cette sorte de réalité parallèle, parabole de la quête intérieure de Kevin, côtoyant des épisodes bien meilleurs, dans lesquels la série renoue avec ce qui faisait la force de la première saison, à savoir ce sentiment diffus, obscur et pourtant palpable partout de malaise notamment grâce au personnage de Matt, le seul qui continue d’incarner le thème majeur de la série qui est la foi et de ce qu’elle a de dangereux.

Alors cette saison est aussi celle de la closure, du bouclage, ce qui signifie que Lindelof doit terminer le récit de ses personnages, et donc les derniers épisodes deviennent les épisodes de « fin » : « et Laurie se préparait à s’immerger dans les eaux de la mer, et alors, elle entendit la voix de Dieu qui appela sur son portable et prit la voix de Jill, sa fille, pour lui dire : arrête, Laurie, car je t’ai testé, mais Laurie n’entendit pas, car elle n’écoutait pas la voix de Dieu, et elle plongea… » Evidemment, le spectateur se trouve alors dans la situation où il juge si telle ou telle fin lui parait satisfaisante. Celle de Matt est, là encore, l’une des plus intéressantes, dans cet épisode totalement hors-intrigue principale qui ne sert qu’à une chose : débarrasser Matt de sa foi millénariste en le confrontant à une débauche orgiaque sexuelle en l’honneur de Frasier le lion sensuel à bord d’un ferry. Entièrement construit autour d’une anecdote, d’une chanson et d’un personnage qui se présente comme étant Dieu, cet épisode permet de vraiment raconter quelque chose en explorant la psychologie et le terrible désir de croire à tout prix de Matt, confronté à  sa maladie, et qui, du coup, réalise que ce désir l’aveugle. Mais était-ce la fin qu’il méritait ?

Quant à la fin ultime, celle de Nora et de Kevin, disons que la quête de Nora pour ses enfants est intéressante en elle-même, le couple de scientifiques  et sa machine à voyager dans les dimensions, qui posent des questions qui n’ont pas de bonne réponse, mais que tout cela rappelle du Lost réchauffé ! Et sa résolution, sous la forme d’un récit  qui conduit là aussi à l’abandon de la quête (comme son frère, donc), est quelque peu… facile. Là encore, si l’on ne peut guère reprocher à Lindelof de ne pas nous dire, au final, ce que fut le Ravissement, ni pourquoi certains furent laissés dans le monde des tribulations, le fait qu’il se concentre uniquement sur ce petit groupe de doux-dingues nous empêche d’explorer véritablement ce que signifie, pour toute la société, pour nous, cet affreux sentiment de manque.

En terminant la série sur l’exploration de ces trois personnages principaux — Matt, Nora, et Kevin –, en les faisant aller au bout de leur logique respective (Matt et sa foi, Nora et sa quête « scientifique-magique » et Kevin se laissant entraîner par ce que les autres voient en lui), Lindelof les confronte avec le noyau même de leur être et, à chaque fois, cela conduit au renoncement. De leur quête d’absolu ne reste plus rien, le vide de l’airain qui résonne… si ce n’est l’amour (Paul aux Corinthiens, 12-31 à 13-13, ce passage favori de tous les mariages). Cette fin serait acceptable, mais là encore, cet amour se traduit de manière simpliste et réduite, à l’amour d’un homme pour une femme, de parents pour un enfant. En d’autres termes, cette réponse individuelle ne suffit pas — mais peut-être que c’est trop demandé, peut-être qu’il n’y a pas de réponse — à répondre à la question posée par la série au début. Encore une fois, Lindelof offre une réponse quintessentiellement américaine.

Et Kevin ?

Ah, Kevin…

Il y avait une bonne idée… un moment, avec Kevin qui ne reconnaissait pas Nora, qui disait qu’ils s’étaient vus, une fois, à Mappleton (lors de la première saison) et qui la retrouvait par hasard en Australie, des dizaines d’années plus tard… On avait l’impression que quelque chose de vraiment puissant pouvait avoir lieu.

Oui mais non.

Arf.

Peut-être la prochaine fois, Damon.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s