American Gods de Bryan Fuller & Michael Green

Shadow (Ricky Whittle) finit de purger sa peine de prison. Deux jours avant la quille, après une conversation cryptique avec son compagnon de cellule Low Key qui lui donne un mauvais pressentiment, il appelle Laura, son épouse (Emily Browning), qui le rassure : dans deux jours, il sortira enfin et ils pourront célébrer sa liberté retrouvée. Shadow raccroche, mais le sentiment d’une catastrophe imminente ne le quitte pas.

Le lendemain, le directeur de la prison le convoque pour lui annoncer sa libération anticipée de 24 heures : Laura vient de mourir dans un accident de voiture ; son meilleur ami, Robbie, conduisait.

Dans l’avion qui le ramène chez lui, encore sous le choc, médusé, Shadow rencontre alors un bien étrange et charismatique personnage, M. Wednesday (Ian McShane). Shadow vient d’entrer dans un nouveau monde, celui où les mythes qui hantent l’Amérique trainent leurs guêtres usées le long des highways et dans des bars miteux aux néons clignotants…

Neil Gaiman est probablement le meilleur auteur actuel quand il s’agit d’évoquer les mythologies dont il est un fin connaisseur (ainsi sa récente réécriture des mythes nordiques). Portées par un style qui mêle souffle épique et ironie distanciée que l’on retrouve quels que soient les médias qu’il explore, du comics avec le culte Sandman ou le précurseur et allègrement pillé Books of Magic jusqu’au roman avec Neverwhere, ce récit du Londres souterrain et magique, les œuvres de Neil Gaiman sont donc immédiatement identifiables et déploient un univers riche de son érudition et caractérisée par son humour.

Voilà donc que la chaine américaine Starz a décidé de se lancer dans l’adaptation du meilleur roman de Neil Gaiman, American Gods, reprenant un projet initialement porté par HBO. Gaiman y a été associé comme producteur exécutif et, ainsi qu’il l’a expliqué au Guardian, il a joué un role important, depuis l’écriture jusqu’au casting, dans cette adaptation.

Que du bon ?

Hé bé non.

Disons-le sans ambages : la série est criarde, tape-à-l’œil et vulgaire.

Criarde : la photographie, sur-saturée (l’utilisation emphatique de cet adjectif est nécessaire tant les couleurs dégoulinent — que dis-je ? — jaillissent de l’écran pour vomir sur le spectateur), est absolument insupportable car lorsqu’on raconte une histoire avec des dieux, point n’est besoin d’en faire trop et justement the smart thing to do, Neil*, aurait été d’en faire peu pour en dire beaucoup — ce que tu sais parfaitement faire dans tes écrits !

Tape-à-l’œil : où l’on rejoint le côté criard, mais en plus souligné par une mise en scène tout en effets de manche, en appuis bien lourdingues, qui insistent jusqu’à plus soif pour vous écœurer du moindre message. On est plus spectateur, on est une oie en plein gavage lorsqu’on regarde American Gods. Ainsi, Shadow ne jette pas de dépit la pièce que cet étrange type lui a filé dans un bar du Midwest, non celle-ci est filmée au ralenti et lorsqu’elle tombe sur la terre fraichement retournée de la tombe de son épouse, elle s’enfonce lourdement avec une musique dramatique. Ou encore Shadow n’est pas pendu dans une scène crépusculaire, non il est lynché dans une scène aux couleurs monochromes et aux éclairs aveuglants avec des gouttes de pluie filmées au ralenti. Ce n’est pas American Gods, c’est une régurgitation de 300. (Appelons cela, voulez-vous, le syndrome Znyder.)

Vulgaire : lorsque les effets criards et la mise en scène tape-à-l’œil se rejoignent pour développer des aspects de l’histoire et, d’un humour ironique tout en understatement et retenue glisse vers un dévoilement sordide et cradingue, du niveau pipi-caca de blagues d’un gamin de 8 ans. Laura (Emily Browning) est morte, certes, certes, mais, le saviez-vous, un mort pète et fait des bruits dans les toilettes qui résonnent lorsqu’elle vide littéralement ses intestins dans la cuve des chiottes avec des bruits de plouf dans l’eau ? Voilà, voilà. (De manière intéressante, c’est exactement le même problème sur lequel Terry Gilliam a butté dans son film Tideland dans lequel il a tenté de présenter une histoire sordide sous le regard innocent d’une petite fille qui ré-imaginait tout cela… sauf que l’on ne voyait pas ce que la petite fille voyait mais bien la sordide et glauque réalité.)

Amis de la poésie, de l’imaginaire, rêveurs qui adorent l’urban fantasy synonyme de romantisme, bonsoir !

Alors, on pourrait objecter que cet humour décapant (Arctic WC !) n’est pas étranger à Neil Gaiman, loin de là. Et c’est vrai. Mais il y a une immense différence entre l’écriture et les comics et le cinéma/ la télévision : l’image en mouvement. Cette dernière a un tel pouvoir d’évocation qu’il semble absolument nécessaire de s’en méfier. Pour le dire autrement : less is better et plus le sujet abordé est puissant, plus la sobriété est de mise. Or, lorsque l’on propose une série télévisée sur les mythes qui littéralement marchent dans les rues des villes américaines, conduisent des Cadillac et sont des piliers des bars le long des autoroutes poussiéreuses qui sillonnent de part en part les Etats-Unis, est-il vraiment besoin d’en rajouter des caisses ?

En fait, à écouter Neil Gaiman évoquer le travail d’adaptation, il parait évident que celui-ci ne comprend pas le média auquel il se consacre beaucoup ces derniers temps (que ce soit avec Docteur Who ou sa future adaptation de Good Omens). En effet, il évoque, toujours dans cet interview du Guardian, à quel point la série lui a permis de développer des aspects qui n’étaient dans le livre qu’évoqués de manière très allusive, sans aucun détail. Il cite l’exemple de Laura, dont on ne savait absolument pas qui elle était dans le livre et qui devient dans la série une croupière de casino et dont on voit l’histoire d' »amour » avec Shadow. Et bien précisément, cet épisode nous donne à voir une Laura qui est une sorte de cynique dépressive couchant avec à peu près n’importe qui tant que l’homme en question est très, très viril et semble donc lui apporter un petit piment d’excitation dans sa morne vie. Est-ce là ce dont avait besoin ce personnage ? De la réponse dépend l’avis que l’on porte sur la série… Ce n’est pas, ici, un problème d’adaptation à proprement parler, mais tout simplement un problème d’écriture : pourquoi vouloir développer ce personnage si c’est pour en rajouter encore dans son côté salope (pardon my French) ? Car le fait qu’elle ait été retrouvée morte avec le sexe du meilleur ami de Shadow dans sa bouche suffisait déjà tout de même très amplement à montrer qu’elle avait trompé ce dernier et cela à travers une évocation explicite. Non ? Est-ce jouer les pudibonds que de dire qu’elle n’avait pas besoin en plus qu’on lui développe une histoire personnelle pour nous faire voir à quel point elle incarnait cela avant ? Ne peut-on pas compter sur l’imagination voire l’intelligence du spectateur ?

Un autre problème, qui pour le coup concerne l’adaptation en tant que telle. Là, je me dois de reconnaître qu’il s’agit d’un pur avis subjectif. Dans le roman, mes deux moments préférés ont été l’évocation d’Easter (Eostre of the Dawn), la déesse du printemps, de la fertilité et du renouveau. Gaiman la fait apparaître à San Francisco où elle rencontre Shadow et Wednesday dans un parc, non loin du Haight-Ashbury :

There was a woman sitting on the grass, under a tree, with a paper tabecloth spread in front of her, and a variety of Tupperware dishes on the cloth.

She was — not fat, no, far from fat: what she was, a word that Shadow had never had cause to use until now, was curvaceous. Her hair was so fair that it was white, the kind of platinum blonde tresses that should have belonged to a long dead-movie starlet, her lips were painted crimson, and she looked to be somewhere from twenty-five to fifty. […]

[Wednesday] said, ‘You look divine.’

‘How else should I look?’ she demanded, sweetly. ‘Anyway, you’re a liar. New Orleans was such a mistake — I put on, what, thirty pounds there? I swear. I knew I had to leave when I started to waddle. The tops of my thighs rub together when I walk now, can you believe that?’ […]

Shadow said something that might have been Hello, and the woman smiled at him again. He felt like he was caught in headlights — the blinding kind that poachers use to freeze deer before they shoot them. He could smell her perfume from where he was standing, an intoxicating mixture of jasmin and honeysuckle, of sweet milk and female skin. […]

The woman — Easter — laughed a deep and throaty laugh, full-bodied and joyous. How could you not like someone who laughed like that? […]

Then she patted Shadow’s arm and walked away down the sidewalk. He watched her go, trying — and failing — not to think of her thighs rubbing together as she walked.

Tout le passage, on le voit, est marqué par une sensualité un peu désuète : Easter est une sorte de hippie, belle et sensuelle aux formes généreuses. Elle est pleine de vie (ce qui est logique) et semble être une bon-vivante. Son rire est généreux et gargantuesque (comme le rire de Juliette Binoche).

Et dans la série, nous avons ça :

C’est-à-dire une sorte de cougar désséchée, précieuse, au bronzage artificiel, choucroutée, habillée comme une pétasse ultra-bourgeoise vivant dans son immense baraque néo-coloniale et qui suinte la vulgarité. Il ne manquerait plus qu’elle ait des télés à écran géant avec Fox News en continu, et cela complèterait le tableau. D’ailleurs, j’avais l’impression de voir une sorte de Trump en version femme (l’horreur absolue).

Même problème, toujours avec Laura. Mon autre passage préféré du roman est le chapitre « Coming to America, 1721 » qui est une évocation absolument extraordinaire car totalement ordinaire des légendes de Cornouailles sur les piskies. Dans la série, ce chapitre devient une légende sur les leprechauns et est donc relié au personnage de Mad Sweeney (ce qui est tout de même, reconnaissons-le, et pour le dire de manière très mesurée, complètement con) et surtout, surtout le personnage d’Essie Tregowan, servante dans une demeure nobiliaire puis transportée vers l’Amérique, échappée, voleuse à Londres puis condamnée à nouveau, devient donc ici une Irlandaise. Mais surtout, surtout, c’est Emily Browning qui incarne Essie, suggérant que celle-ci était une sorte d’incarnation passée de Laura. Et là je vous le demande : mais pourquoi tant de haine ? La beauté du roman American Gods tient en partie à ses chapitres qui constituent une évocation de la manière dont les peuples qui ont échoué en Amérique l’ont non seulement peuplée eux-même mais l’ont également peuplée de leurs croyances et donc de leurs dieux. Mais ces chapitres sont gratuits : j’entends par là qu’ils ne sont pas forcément (voire jamais) reliés à l’intrigue de Shadow. Ils sont là pour nous dire la même chose que cette intrigue, mais d’une autre manière, par des évocations pleines de poésie et de beauté, d’autant plus qu’ils sont totalement détachés de l’intrigue principale. Alors pourquoi vouloir toujours tout relier à la télé ? Là encore il serait bon de faire confiance aux spectateurs.

Tout cela ramène à l’assertion précédente : force est d’admettre, donc, que Neil Gaiman n’est pas fait pour la télévision. Pour autant, je regarderai la saison prochaine qui sera focalisée sur l’épisode du lac, qui constitue à mes yeux, bien évidemment comme beaucoup d’autres, le cœur du livre, son morceau de bravoure en quelque sorte. S’ils loupent ça, hé bien ils auront tout loupé. Et puis quelques scènes surnagent de cet ensemble foiré : la scène d’Ananzi dans le bateau négrier est quasiment choquante tant elle est cruelle de vérité et quelques moments ça et là font temporairement oublier la médiocrité de l’ensemble.

Mais en attendant, je vais peut-être relire le livre, tiens et prendre tout ça avec le dandysme ludique d’un Irlandais :

* Oui, moi quand je suis déçu, je m’adresse directement à Gaiman en le tutoyant, parce que, hé, on est potes !

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