L’Ordre du jour d’Eric Vuillard

20 février 1933, les vingt-quatre plus grands industriels allemands sont reçus par le parti nazi, Goering et Hitler en tête, afin de solliciter leur aide financière en vue des élections du 5 mars, ce qu’ils acceptent bien volontiers de faire. Quelques années plus tard, c’est au tour des diplomaties française et anglaise d’observer avec négligence et désinvolture l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, après avoir laissé cette dernière se remilitariser tranquillement.

Un penchant obscur nous a livrés à l’ennemi, passifs et remplis de crainte. Depuis, nos livres d’Histoire ressassent l’événement effrayant, où la fulgurance et la raison auraient été d’accord. Ainsi, une fois que le haut clergé de l’industrie et de la banque eut été converti, puis les opposants réduits au silence, les seuls adversaires sérieux du régime furent les puissances étrangères.

La France et la Grand-Bretagne qui ne feront rien pour empêcher la montée du nazisme comme nous le démontre Eric Vuillard dans son dernier roman, qui s’étonne à l’appui d’une multitude d’anecdote de l’incapacité anglaise ou française à voir le drame qui se joue sous les yeux.

Cet étonnement de l’écrivain ne résiste pas à une analyse sérieuse de l’événement, notamment si on le replace dans un contexte chronologique plus étendu (dans ce que certains historiens ont nommé « le siècle des guerres ») et dans un espace géographique plus vaste que la seule dualité franco-allemande. Ce penchant qui nous a livrés à l’ennemi n’a rien d’obscur, il est au contraire parfaitement explicable et repérable dans le temps long, qu’il se nomme intérêt, cupidité ou profit on le voit à l’oeuvre partout et pas seulement dans le cercle des industriels allemands, mais également dans celui des intellectuels, des autorités religieuses, en Allemagne mais pas seulement, en France ou plus largement en Europe.

Eric Vuillard aborde cet événement avec une posture trop contemporaine, il n’essaie pas de se replacer dans le contexte de l’époque pour comprendre réellement les motivations de ces hommes, qu’ils soient industriels ou diplomates. Au contraire, il adopte la position du démiurge (une constante de son oeuvre), celui qui juge, s’étonne, ne semble pas comprendre, distribue les mauvais points avec l’arrogance de celui qui sait ou plutôt pense savoir. Mais dans le listage des compromissions passées (l’utilisation par les industriels allemands des prisonniers des camps), avec en point de mire celles présentes (l’entreprise Lafarge pas exemple), il aurait fallu aller plus loin que la simple dénonciation de quelques noms et aller décortiquer l’ensemble des mécanismes qui conduisent à de tels comportements, y compris parmi les intellectuels, étonnamment absents dans ce récit.

N’ayant pas fait l’effort d’aller chercher cette époque par le biais de la fiction, il n’apporte finalement rien à la connaissance de cet événement. Au mieux il bavarde, semble faire des liens plus qu’évidents avec notre époque, mais pour nous révéler quoi exactement ? Ce que nous dit Eric Vuillard n’a rien d’éclairant, les livres d’Histoire (expression qu’il utilise souvent comme si ces derniers existaient en dehors de leur écrivains) ont longuement et scrupuleusement décrit l’ensemble des compromissions qui ont conduit à la montée du nazisme. Encore une fois, il se pose en découvreur, là où il ne fait que montrer son ignorance des débats historiographiques.

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