The Handmaid’s Tale de Bruce Miller

Un couple tente de fuir son pays et de passer clandestinement la frontière avec leur enfant. Ils sont pris en chasse par des hommes armés et dans la panique l’homme perd le contrôle de son véhicule et percute le fossé. Il ordonne alors à sa femme et sa fille de fuir dans les bois pendant qu’il reste en arrière. La femme accepte et s’enfonce dans la forêt avec sa fille, se retournant effrayée au son de coups de feu venant de la route.  Elle poursuit malgré tout sa course, mais doit bientôt se cacher pour éviter les hommes lancés à sa poursuite. Leur fuite n’aura visiblement duré que quelques minutes avant qu’elles ne soient capturées et séparées de force par ces derniers.

Offred (Elisabeth Moss) est à présent une servante au service du commandant Fred Waterford (Joseph Fiennes), commandant de la foi, et de sa femme Serena Joy Waterford (Yvonne Strahovski). Elle n’a aucune nouvelle de sa fille Hannah et de son mari Luke (O-T Fagbenle). Sa vie est réglementée par les autorités de la République de Gilead, une république préoccupée par la soumission des femmes à leur rôle d’épouse et de mère et par l’infécondité des êtres humains. Dans cette société nouvelle et théocratique, Offred doit mettre au monde l’enfant des Waterford, dans le cadre d’un rituel qui associe l’épouse à la conception de l’enfant. Elle est une esclave dont la tâche est de concevoir.

The Handmaid’s Tale est l’adaptation télévisuelle d’un roman du même nom de Margaret Atwood. Bruce Miller est aux commandes du script, lui qui n’a pas forcément brillé dans ces créations précédentes (mis à part peut-être E.R) et se lance ici dans la série dite « sérieuse ». Plusieurs metteurs en scène se partagent la réalisation des épisodes, même si Mike Barker en réalise le plus (lui non plus ne brille pas par ses prestations passées). Le roman de Margaret Atwood a été écrit en 1985, je l’ai lu au début des années 2000 et en garde un souvenir confus. Je me souviens d’un roman qui décrivait parfaitement les mécanismes qui pouvait amener une société à accepter sa prise en main par une dictature. J’avais beaucoup apprécié la perfidie du roman dans la mise en lumière des complicités possibles entre les milieux féministe et conservateur. J’avais enfin moins apprécié la fin du roman, quand celui-ci devenait moins un exposé sur la République de Gilead qu’un roman d’action proprement dit. Comme souvent, je trouve qu’Atwood est brillante quand elle expose ou décrit des situations complexes, elle m’intéresse moins quand elle s’engage dans une intrigue.

J’ai détesté cette adaptation. Probablement parce que j’avais lu le roman avant, mais pas que. Par rapport au roman, la série ne montre pas vraiment (ou de manière superficielle et gratuite), la manière avec laquelle les leaders de la République de Gilead ont pris le pouvoir, notamment avec la complicité des féministes puisque au départ, ces derniers ont accepté certaines disposition des futurs leaders de Gilead parce qu’ils prétendaient défendre les femmes contre le sexisme (dans la publicité notamment) et contre la violence des hommes (il me semble que la question de la prostitution des femmes est abordé dans le roman). Le roman d’Atwood était beaucoup plus ambivalent et nuancé sur cette question du féminisme et voir que beaucoup de spectateurs considère la série comme une série féministe me laisse songeuse (et me faire rire aussi).

La série donne également une importance démesurée aux problèmes de fertilité, qui sont certes présents dans le roman, mais pas à ce point. Dans le système hiérarchisé de Gilead, les femmes de basse extraction vont évoluer de leur statut de jeune fille au statut de mariée puis à celui de mère, leurs habits portant alors les trois couleurs (bleu, rouge et vert) pour refléter leurs multiples rôles. Les servantes comme Offred ne sont donc pas les seules femmes à pouvoir se reproduire, par contre elles ont un statut à part en plus de celui d’être en âge de procréer, elle sont des servantes (ou des concubines), placées dans les familles prestigieuses de Gilead. Des couples comme les Waterford, qui ne peuvent pas avoir de rapport sexuel (le sexe est banni car jugé indécent, hormis pour les gens du peuple et uniquement dans le but de procréer), utilise les services de servante pour avoir des enfants. Le système mis en place par la République de Gilead repose davantage sur des préceptes religieux que sur des données biologiques. Mais représenter cela à l’écran était peut-être trop demander à une série américaine… Ainsi la femme de Waterford que l’on voit habillée de vert dans la série (indiquant qu’elle ne peut avoir d’enfant comme les vieilles femmes), devraient être habillée de bleu, couleur de la virginité en référence à la Vierge Marie. Et à ce propos, la série fait bizarrement abstraction de la couleur bleu (probablement pour ne pas nuire aux lobbies religieux). Or, dans son roman, Atwood critiquait frontalement le fanatisme religieux. Rappelons également que la femme de Fred Waterford était une  célèbre télévangéliste dans la société post-Gilead, ce qui n’est pas expliqué dans la série.

L’adaptation fait donc l’impasse sur ce qui faisait la force du roman, un roman construit sur l’idée de la passivité des individus devant l’autorité, sur la perfidie de certains discours sur les femmes, qu’ils émanent de milieux conservateurs ou, au contraire, féministes. Dernière chose, le roman se terminait sur la conférence d’universitaires qui avaient travaillé sur la République de Gilead, pour comprendre comment elle avait pu se mettre en place et comment elle s’était dissoute, en utilisant des témoignages audio des servantes, ce qui apparaît ponctuellement (et de manière dérisoire) dans la série quand Offred reçoit un paquet contenant des lettres de servantes. Universitaires qui se posaient la question de la véracité de ces témoignages et donc de l’existence même de cette République de Gilead. Fait peut-être abordée dans la saison 2 dont je ne sais pas ce qu’il compte faire puisqu’il me semble que le roman se terminait par le départ d’Offred dans une voiture banalisée noire, sans que l’on sache ce qu’il était advenu d’elle.

Maintenant, en tentant de faire abstraction du roman et en ne regardant que les choix esthétiques des metteurs en scène, j’ai aussi quelques réserves sur la série. L’esthétisme véhiculé par la série est très ambigu. Plusieurs scènes me posent problème (qu’elles soient ou non dans le roman) quand la servante semble évoluer de son statut de femme violée à celle de séductrice (y compris avec son agresseur) ou quand elle exprime des sentiments amoureux et croit tromper son mari lorsqu’elle est contrainte à une relation sexuelle avec le chauffeur. Dans ses moments, la série semble hésiter sur la question du consentement ou de la participation de la victime à son propre viol (je pense également à la scène où Fred Waterford met sa main sur la cuisse d’Offred pendant qu’il la viole, et qu’elle s’agite soudainement, en proie à une émotion que l’on pourrait qualifier de sexuelle puisqu’elle a peu d’avoir un orgasme !).

De plus, la mise en scène se donne parfois des airs décomplexés, sombrant dans un ridicule grossier, comme lors de ces plans où le groupe de servantes est filmé au ralenti, version combattantes en marche ou quand l’épisode se clôt sur une musique branchée. Cette façon de faire me gêne, car elle sous-entend une certaine coolitude des servantes, prêtes à relever la tête pour se battre. La série rechigne d’ailleurs à montrer des femmes passives, les servantes sont tour à tour dociles, conciliantes, séductrices, harceleuses et violentes mais elle donne rarement l’image de la passivité, ce qui était en partie au cœur du roman d’Atwood. Comme s’il n’était pas possible de montrer les femmes commes des victimes. Il faut qu’elles soient fortes, absolument, devant l’atrocité à laquelle elles sont soumises. La fin de la série est à cet égard flagrante lorsque Offred revoit son amie d’autrefois : la manière dont est alors filmer leur révolte est quasi dans la veine des super-héros vengeurs contre l’injustice.

Ainsi, d’un roman d’anticipation pointant du doigt le fanatisme religieux et la passivité des individus face à ce phénomène, Bruce Miller a fait un vulgaire survival, se focalisant davantage sur le problème de fécondité et moins sur les interdits religieux ce qui me fait dire qu’il n’agit pas par bêtise mais par calcul. Que cette série ait remporté un tel succès critique et public à l’heure de l’Amérique de Trump et au moment de #MeToo interroge sur le dérèglement des boussoles : non cette série n’est pas féministe. Montrer l’oppression des femmes en l’esthétisant ce n’est pas la dénoncer (on se souvient du pervers Gone Girl de Fincher). Même : esthétiser la violence faite aux femmes, c’est tout sauf la dénoncer. Et ce n’est pas en parsemant son récit de personnages de femmes fortes face à cette violence que cela change quoi que ce soit.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s