Ali Kazma, Souterrain au musée du Jeu de Paume

Vidéaste turc exposé au Jeu de Paume qui  rassemble à cette occasion deux grandes séries de cet artiste, Obstructions et Resistance, dans un parcours original déconstruisant volontairement ces deux ensembles pour construire un parcours focalisé sur des rapprochements esthétiques. La série Obstructions traitait « principalement des initiatiques singulières et concrètes prises par l’homme en vue de produire, restaurer et conserver la vie. » Resistance se focalisait « davantage sur le corps humain en tant que figure centrale de la créativité et de l’inventivité artistiques, scientifiques et intellectuelles. » Souterrain est la première exposition de Ali Kazma en France, elle rassemble des pièces produites entre 2006 et aujourd’hui, dont deux ont été créées pour l’occasion. 

Trois vidéos sont exposées dans la premières salle : Clock Master, Calligraphy et Clerck. Sont ainsi opposés les gestes précis et sensible de l’horloger et du calligraphe, aux gestes répétitifs, presque mécaniques de l’employé de bureau. Opposition renforcée par la bande son qui accentue le calme du travail manuel face à l’énervement du travail administratif.  La vidéo d’un tatoueur s’est retrouvée malencontreusement dans cette salle, alors qu’elle est annoncée dans la suivante, en résonance avec celle d’un taxidermiste. Mystère du parcours.

Calligraphy, 2013 et Clock Master, 2006.

Dans cette salle suivante justement, deux gigantesques vidéos, l’une intitulée Safe sur une réserve de graine dans l’archipel de Svalbard au pôle Nord et la seconde, intitulée North sur une mine de charbon abandonnée sur l’île de Spitzberg, également au pôle nord. Les deux vidéos sont impressionnantes, elles nous montrent des paysages vides d’être humains, dans un espace indéterminé et comme hors du temps ou dans un temps figé, arrêté.

North, 2017.

La salle 3 présente plusieurs vidéos qui ont peu ou pas de rapport entre elles. Absence témoigne de l’appropriation par la végétation d’une ancienne base souterraine de l’OTAN abandonnée au début des années 90, et serait plus à propos au côté de North, qui s’en rapproche par sa thématique. House of Letters immerge le spectateur dans l’intimité de l’écrivain Alberto Manguel, grand collectionneur de manuscrits et de livres. Cette vidéo est un peu perdue au milieu de cette salle, d’autant que les autres vidéos présentées dans cette salle forment le triptyque vidéo Electric, sorte de réflexion sur l’art abstrait autour de la contemplation méditative de câbles électriques, sans grand rapport avec l’oeuvre de Manguel.

On retrouve un semblant de cohérence dans la salle 4 avec un ensemble de vidéos qui questionne l’humain dans son rapport au corps ou à la technologie (Brain Surgeon ou Anatomy). A cet égard, la vidéo Anatomy donnant à voir la séance de dissection d’un corps et le cours donné à des étudiants en médecine sur ce corps est frappante, de même que Brain Surgeon qui montre une opération du cerveau alors que la personne opérée est consciente, entre fascination et interrogation de ce qui fait l’humain. En contrepoint (mais est-ce vraiment le cas ?) deux vidéos Mine et Prison, la première montrant les vestiges d’une ancienne mine de salpêtre qui, ayant fermé à la fin des années 1930, fut réaménagée dans les années 1970 par le régime de Pinochet en camp de concentration et d’internement d’ouvriers, d’avocats, d’artistes et d’écrivains. Les images de ces structures abandonnées à l’ocre du sable du désert sont une sorte d’écho inversé des blancs et rouilles de North. La seconde est tournée dans un centre de détention en Turquie, vide de toute trace humaine également comme si les prisonniers avaient littéralement disparus derrière la structure, ne subsistant que le portrait officiel d’Ataturk qui renvoie à celui de Staline. La dernière salle présente une oeuvre unique, Tea Time, qui revient sur la thématique de la première salle, à savoir la production mécanique et industrielle.

Electric, 2016.

Difficilement, tant le parcours ne nous aide pas à saisir les intentions de cet artiste, on perçoit les thématiques choisies par Ali Kazma : l’humain, sa gestuelle, sa relation au temps. Le parcours proposé par le musée est très problématique, car en voulant rapprocher des œuvres uniquement par l’esthétisme et non par par leur sujet, le parcours devient confus, et nous met dans l’incapacité de saisir certaines œuvres qui se retrouvent malencontreusement placées dans une salle, au côté d’autres qui n’ont rien de commun avec elle. On ne s’explique pas bien pourquoi les commissaires n’ont pas gardé dans leur totalité les deux ensembles Obstructions et Resistance, à défaut de créer de toute pièce un parcours Souterrain sans grande cohérence.

Il en résulte néanmoins une découverte d’un artiste impressionnant, filmant le monde avec un regard à la fois attentif aux détails et embrassant la totalité du réel. La vidéo North est de loin la plus marquante avec ses plans de salles de classes, de piscines, de salles de cinéma abandonnées où trônent encore des portraits de Staline, de structures métalliques rouillées et grinçants dans le vent et la neige, seulement visitées par quelques animaux et l’immensité du glacier en arrière-plan. Une impression de vertige saisit le spectateur, fasciné.

 

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