Blast (4 tomes) de Manu Larcenet

Un homme est escorté par deux policiers dans un commissariat pour interrogatoire. Cet homme s’appelle Polza Mancini et les policiers l’interrogent dans le cas d’une enquête pour violence physique sur la personne de Carole Oudinot. Cette dernière est hospitalisée dans un état grave et ses chances de survie sont minces. Les deux policiers espèrent profiter de ce temps de latence avec l’inculpation officielle de Polza pour tenter de le percer à jour. Polza le comprend rapidement et obtempère à la fois pour se jouer de la machinerie policière mais aussi pour avoir le droit de se raconter, d’expliquer son expérience récente.

A la mort de son père, Polza est alors un homme marié, qui exerce la profession d’écrivain, spécialisé dans les livres culinaires. Le décès de son père le libère, comme il l’explique aux policiers, il comprend alors qu’il n’a plus à faire semblant d’avoir une vie normale et qu’il peut enfin suivre son propre chemin. Il vide alors ses comptes bancaires et décide de devenir vagabond, par choix et non par contrainte. Il n’a alors jamais vécu dehors et doit s’habituer à cette nouvelle vie centrée sur le froid, l’incertitude, les rencontres inopinées et la violence parfois. Lui qui a toujours détesté son corps, trop gros, trop gras, trop difforme, va prendre à bras-le-corps cette masse graisseuse et en faire son point névralgique dans sa quête d’un retour à la nature.

Au fil de ses pérégrinations, il rencontre des immigrés regroupés en une République mange-misère, plus ou moins dirigée par un Serbe du nom de Bojan, un dealeur se faisant appelé Saint-Jacky, des marginaux violents dont deux frères qui l’agresseront un soir et surtout il croise dans un hôpital psychiatrique Roland Oudinot, puis plus tard sa fille Carole. A chacune de ses rencontres, le besoin d’être seul, de s’enfermer dans l’infini de la nature refait surface, sauf avec Carole où la tentation d’une vie rangée resurgit. Pour le meilleur et pour le pire…

Blast est une série de quatre tomes écrite et dessinée par Manu Larcenet entre 2009 et 2014. Cette série, de l’auteur du  Combat ordinaire et du co-auteur, avec Jean-Yves Ferri, du Retour à la terre, ne m’attirait que peu à sa sortie en 2009,  probablement, car il s’agit d’une histoire d’un tueur en série et, au regard des œuvres de fiction (films, romans ou œuvres graphiques) qui s’intéressent à ce sujet et en font de purs objets de fantasme, je n’avais pas envie de lire une énième création sur l’intelligence supposée de ces criminels. Puis, à force d’entendre que Blast était LA série à lire, je me suis finalement décidée à la lire.

Et quelle claque ! A refaire le résumé de ces quatre tomes, je me suis souvenue de cette période où je les lisais et j’ai à nouveau ressenti cette densité dans la narration et cette incroyable beauté visuelle. Peu d’œuvres de fiction m’ont permis d’approcher un esprit aussi complexe que celui de Polza Mancini. Ce personnage a une force incroyable, qui va au-delà du dégoût de sa masse graisseuse, une force construite sur la honte de soi, la culpabilité (vis-à-vis de sa famille notamment) et le désir de disparaître, de ne plus être au monde, d’où son choix de devenir vagabond et de vivre seul dans la forêt. Les quelques planches qui décrivent sa relation avec son père sont bouleversantes et nous donne à voir un être certes violent mais doué d’une sensibilité exacerbée par les tensions au sein de sa famille et sa culpabilité à l’égard de son père, une culpabilité au moins égale à son admiration de gamin envers ce père peu accessible.

Les quelques retours en arrière sur son enfance, ses relations avec son père, la mort de son frère décrivent un être qui ne s’est et que les autres n’ont jamais accepté, toujours poussé vers les marges. Un homme qui a enfoui tout cela sous les apparences de la normalité mais qui, à la mort de son père, ne peut plus, ne veut plus faire semblant, et décide d’aller là où il pense être sa place.

De prime abord, l’alliance entre un dessin en noir et blanc très sombre et brut avec des dessins en couleur très enfantins m’avait quelque peu désarçonnée. L’histoire de Polza a donné tout son sens à cette association, elle est l’essence même du personnage. Il y a des planches sur ce que vit Polza dans la forêt entouré d’arbres et d’animaux sauvages qui sont tout simplement magiques et poétiques. Il y aurait beaucoup à dire sur la représentation du père en oiseau ou sur le dialogue que Polza entretient avec les Moais, ces statues de l’Île de Pâques. L’histoire de Polza se conclut sur non pas une incertitude (le récit ne nous invite pas à choisir entre sa version et celle des policiers), mais sur la fragile certitude d’avoir à certain moment touché la vérité de ce personnage, vérité qui semble se situer quelque part entre ce que dit Polza et ce que disent les rapports de police.

Rarement je n’ai vu un projet littéraire aussi maîtrisé. Blast est un exemple de ce qui peut se faire de mieux dans l’univers de la bande dessinée. Ici l’association du dessin et de la narration permet au lecteur d’entrer dans l’univers mental d’un homme seul, délaissé et qui a choisi d’embra(s)ser son statut de marginal. On apprend finalement peu sur les motivations d’un tueur en série (pas de référence biblique ou d’idéologie rapiécée pour justifier ces meurtres), par contre on apprend beaucoup sur la condition humaine.

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