Pereira prétend de Pierre-Henry Gomont

Pereira en bon catholique croit en la résurrection de l’âme. Mais qu’en est-il du corps ? Encombré par ce corps inutile qu’il peine à traîner dans les rues de Lisbonne, Pereira compte bien sur la mort pour s’en débarrasser. Mais rien n’est moins sûr. Le père Antonio ne lui est d’aucun secours, le priant de ne plus se préoccuper de la résurrection de la chair et lui rappelant même son rôle de journaliste en ces temps de dictature. Un article publié dans le journal Espirito attire son attention : il est écrit par un jeune étudiant en philosophie, Francesco Monteiro, et parle du rapport qu’entretiennent les hommes avec la mort. Se faisant passer pour l’un des éditorialistes du journal Lisboa (alors qu’il n’y est recruté qu’en tant que pigiste), Pereira prétend le recruter comme collaborateur, afin de rédiger des nécrologies d’écrivains encore vivants. Francesco accepte, mais utilise ses articles nécrologiques pour critiquer le régime. Pereira qui prétend ne s’intéresser qu’à la culture et ne pas faire de politique, le met en garde tout en appréciant son travail. Au contact des milieux anarchistes, Pereira ne sait plus bien ce qu’il prétend…

Adaptation du roman éponyme d’Antonio Tabucchi, Pereira prétend est un magnifique album qui traite tout à la fois de la solitude d’un homme qui continue de parler à sa défunte femme, de son désarroi face à la situation politique de son pays et de son engagement progressif contre le régime de Salazar, un engagement fait d’incertitude, construit sur une lente prise de conscience d’un renoncement qui nourrit un profond mal-être et qui ne peut plus durer.

L’auteur intègre régulièrement dans son récit des sortes de « Jiminy Cricket » (qui prennent soit l’apparence de sa femme soit sa propre apparence) pour interpeller son personnage et le faire sortir de sa torpeur. Ces instantanés sont drôles et ont aussi le mérite de montrer un homme englué dans son quotidien, prêt à agir mais ne parvenant pas à faire le premier pas. Pereira n’a rien d’un révolutionnaire, il prétend au contraire être un homme de lettres, cherchant le compromis, refusant le conflit et s’accommodant tant bien que mal de ce régime dictatorial.  Pourtant progressivement il va s’engager contre le régime, à sa manière c’est-à-dire par les mots. Sa rencontre avec un docteur francophile, avec qui il peut enfin parler de littérature française, défenseur de la théorie de la confédération des âmes (un seul être est le réceptacle de plusieurs âmes qui bataillent pour le contrôle de sa personnalité), joue un rôle décisif dans son engagement en lui permettant de prendre conscience de qui il est vraiment — et ce qu’il est ne peut supporter le régime et la chape de plomb sous laquelle il vit.

Le dessin est magnifique : les plans sur la ville de Lisbonne en montrent toute sa beauté, le récit fourmille des détails visuels qui captent l’attention du lecteur et lui font comprendre le ressenti des personnages (ce qui n’est jamais évident en image), et l’auteur alterne entre des dessins plus dynamiques qui montrent l’empressement des personnages, leur ancrage dans l’action et d’autres où tout semble se figer dans la contemplation de soi ou d’un paysage.

Un album extrêmement touchant (grâce aux multiples détails sur les pensées de Pereira), très humain (on peut y voir un homme gros, souffrant de la chaleur, de la solitude et de l’inaction) et connecté au réel par de petites références à la situation en Europe et en Espagne.

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