Le Promeneur d’Alep de Niroz Malek

Alors qu’il décide de rester en Syrie dans sa ville natale d’Alep, Niroz Malek commence la rédaction d’un journal intime dans lequel il témoigne de son quotidien et de celui des personnes qui comme lui ont refusé de partir. A travers ses textes quotidiens, le lecteur entre dans un univers étrange où le rêve et la réalité ne semblent plus possible à distinguer, où la notion de temps entre ce qui relève du passé et ce qui est vécu comme présent devient floue, où le fait de vivre n’est plus une notion certaine mais un cauchemar éveillé, peuplé de morts, d’affrontements et d’éphémères joies.

Rentrant chez lui avec sa ration quotidienne de pain, de légumes et quelques fruits, il remarque le nombre important de faire-part de décès collés à l’entrée des immeubles qu’il longe. Il se dit : La mort est en forte croissance ces derniers temps, que Dieu nous préserve.
Il franchit les derniers pas qui le séparent de son immeuble. À l’entrée, il tombe sur un faire-part de décès, apparemment ancien. Il se met à le lire et quand il a fini, il s’étonne de se voir mort en martyr depuis bientôt un mois.
Triste, il fait demi-tour et prend la direction du cimetière. Il doit y arriver avant le coucher du soleil, sinon, il trouvera le passage fermé. Il restera ainsi éveillé toute la nuit et ne parviendra à sa tombe pour y dormir que le lendemain matin.

Niroz Malek décrit avec justesse son quotidien dans la ville d’Alep bombardée, par des ambiances et par des sensations ressenties face à des situations du quotidien que sont les bombardements, les déflagrations ou les barrages, des situations dangereuses bien que souvent absurdes. Le récit se focalise sur l’intime mais l’auteur fait tellement preuve d’empathie dans la description de ce qu’il ressent, qu’il parvient à transformer son « je » narratif en un « on » universel, à travers lui se narre ce qu’un habitant d’Alep voire ce qu’un homme peut ressentir face à de telles conditions de vie.

Il accorde une grande importance à son esprit et à ses pensées, nous permettant de comprendre comment l’esprit d’un homme vit et survit dans ces conditions de vie et comment il continue à espérer et à faire face. Ni larmoyant, ni optimiste, le récit est avant tout lucide, comme cet homme qui travers ses épreuves avec patience et détermination en attendant mieux.

L’auteur explique qu’il ne peut pas quitter Alep, parce qu’il ne peut pas partir de son appartement et laisser ses livres, ce serait pour lui comme perdre son âme. Cette âme, on a souvent l’impression de l’entendre, comme si c’était elle qui s’exprimait à travers ses courts textes. Une âme qui erre dans les décombres de la ville, qui fait le décompte des morts, mais qui poursuit inexorablement son existence. Et qui donne au récit son caractère presque fantomatique, comme si le narrateur de cette histoire n’était ni tout-à-fait vivant, ni tout-à-fait mort, comme coincé dans un entre-deux, figé dans le temps et l’espace.

Bien plus qu’un simple témoignage factuel des conditions de vies à Alep, Niroz Malek livre un récit éminemment poétique sur la condition d’un homme dans un pays en guerre.

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