Grace de Paul Lynch

Une nuit d’hiver, Grace est réveillée par sa mère, qui brutalement lui coupe les cheveux, l’habille comme un garçon et la monte de force dans une charrette pour qu’elle aille trouver du travail ailleurs. Dans le comté du Donegal, la famine fait rage et la mère de Grace, restée seule avec ses trois enfants, ne parvient plus à les nourrir. Sauf que Grace refuse ce sort qu’on lui impose, elle quitte donc la charrette et revient en courant chez elle, où elle retrouve son petit frère Colly. Là elle comprend que sa mère ne la reprendra pas, aussi décide-t-elle de partir chercher du travail mais avec son frère Colly. Les deux enfants se retrouvent bientôt sur les routes d’Irlande, en proie à la famine avec pour seuls compagnons la faim, le froid et la peur.

Dans ce troisième roman, Paul Lynch revient sur l’un des événements majeurs de l’histoire irlandaise, la Grande Famine, un événement au cœur de nombreuses controverses et qui sert toujours de ferment au récit national irlandais (il n’est en effet pas un match de rugby ou de foot qui ne voit le public irlandais chanter The Fields of Athenry, dont les paroles raconte l’histoire d’un prisonnier irlandais condamné à la déportation en Australie pour avoir volé du blé afin de nourrir ses enfants pendant la famine). Il avait déjà évoqué cet événement dans son précédent roman, Black Snow, mais de manière détournée (il décrivait à un moment un village abandonné pendant la famine et dans lequel le héros venait prélever des pierres, au grand désarroi des habitants proches qui voulaient au contraire préserver ce lieu presque saint à leur yeux), ici il s’y attaque de front.

Dans la mémoire irlandaise, la Grande Famine est l’occasion de rappeler l’ignominie de la présence anglaise sur le territoire de l’Irlande, d’insister sur les souffrances endurées par le peuple irlandais (on évoque généralement la diminution d’un quart de la population irlandaise, pour cause de décès ou d’exil), de disserter sur l’absence (prétendue ou réelle) de l’aide anglaise, de dépeindre finalement deux camps, l’un anglais, riche et nourri, et l’autre irlandais, pauvre, mourant de faim et devant fuir. Cet exode forcé deviendra par la suite une source de fierté, partiellement réactivité à chaque nouvelle période difficile en Irlande (comme lors de la crise de 2008).  Tout cela pour dire que l’auteur s’attaque à un monument de la mémoire irlandaise, et que sa démarche est loin d’être anodine.

Que nous raconte-t-il ? L’histoire de Grace, fille de Coll Coyle (héros du premier roman de Paul Lynch, Red Sky in Morning), qui en l’espace d’une année va devenir un femme adulte après avoir traversée de nombreuses épreuves, comme la mort de son frère ou sa séquestration dans une communauté religieuse déviante. Pour autant il ne s’agit pas d’une suite, Grace aurait pu être la fille de n’importe qui, sa filiation n’ayant aucune incidence sur son parcours. Sur son chemin de croix, elle va croiser de nombreux brigands, découvrir que certains de ses concitoyens ne souffrent pas autant qu’elle et ne cherchent pas pour autant à l’aider, se détourner de Dieu, et notamment en réaction aux comportements de certains de ses envoyés terrestres. Elle fait l’expérience d’une entrée dans l’âge adulte, en se dépouillant de toutes ses croyances, de toutes ses illusions sur sa famille, ses proches ou ses compatriotes. Elle apparaît au sortir de cette expérience débarrassée de tout sentiment patriotique ou religieux, renforcée à l’inverse dans son individualité.

We are a funny country, are we not ? In all this time we never yet learned to look after ourselves. To think on our own two feet. The heroes are all gone long ago to the hills. The great warriors do not fight for us. And God gave up on us a long time ago. In his absence the pooka make trouble and only the rain cares for us and what kind of comfort is that ? Best just to get along with things as they are. Wherever you go you are. Isn’t that what they always say ? What I’m saying is, mind yourself.

Que nous dit-il ? L’auteur prend à revers toute la mythologie autour de la famine, en insistant lourdement sur l’opulence de certains Irlandais dans les villes et leur absence totale de commisération pour les compatriotes. En décrivant également avec soin le comportement de certains groupes religieux (les récentes affaires d’abus sexuelles dissimulées par l’Eglise catholique d’Irlande y sont probablement pour quelque chose) et ou de certains habitants plus superstitieux que croyants. A trop vouloir prendre à revers le récit qui s’est construit autour de la Grande Famine, Paul Lynch oublie la nuance et manque parfois de subtilité. Autant je peux comprendre l’envie des écrivains irlandais d’aller contester le récit national (et républicain), autant je trouve qu’il ne faut pas pour autant tomber dans sa propre caricature. Pour un écrivain qui prétend ne pas s’intéresser à l’histoire, mais à la vérité des mots, je trouve que dans l’écriture de Grace, il s’est laissé quelque peu emporté par son envie d’en découdre.

Quant aux mots, parlons-en. J’avais adoré ses deux premiers romans et j’admirais particulièrement sa capacité, un peu à la Cormac McCarthy, de dire beaucoup en peu de mots. Cela donnait à son écriture un caractère très tranché, incisif, en lien avec une nature qu’il décrivait alors comme majestueuse et brutale. J’ai eu toutes les peines du monde à finir Grace, que j’ai trouvé trop long, et entaché de nombreuses lourdeurs. Une journaliste de l’Irish Times suggérait de couper au moins un tiers du roman, et je la rejoins sur ce point, le roman est trop long, inutilement long au regard de ce que veut dire l’auteur. Je trouve la première partie du roman, jusqu’à la scène de disparition (qui m’a rappelé une nouvelle de Colum McCann) plutôt réussie. Après le récit se perd dans des chemins tortueux, s’impose à un aller-retour dont la signification est trop évidente et perd le lecteur par son rythme trop lent et ses descriptions trop nombreuses. Une vraie déception.

 

Une réflexion sur “Grace de Paul Lynch

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