The Deuce de David Simon

The Deuce est le surnom de la 42e rue dans la ville de New York, entre la 7e et la 8e Avenue, juste à côté de Times Square : une rue connue pour son trafic de drogue, ses bars homosexuels et ses prostituées. Dans le petit monde de la 42e, les proxénètes, comme C. C. (Gary Carr) et Larry (Gbenga Akinnagbe), sont des entrepreneurs qui gèrent un cheptel de prostituées comme Darlene (Dominique Fishback) et Lori (Emily Meade). Peu de prostituées comme Candy (Maggie Gyllenhaal) se paient le luxe (et surtout prennent le risque) de travailler en solo (les clients violents étant en général retenus par la menace du mac).

Pour faire illusion, des agents comme Chris Alston (Lawrence Gilliard Jr) et son collègue Danny Flanagan (Don Harvey) coffrent à intervalles réguliers les prostituées pour les relâcher le lendemain sans poursuites réelles. Une routine qui perturbe peu ce quartier, connu également pour ses bars, que fréquentent les mêmes prostituées, leurs proxénètes, leurs clients et parfois la police — ou les mafieux. Vincent Martino (James Franco) veut ouvrir son propre bar mais manque d’argent, d’autant qu’il doit payer les dettes de son frère jumeau Frankie (James Franco). Quand son beau-frère, Bobby (Chris Bauer, déjà vu dans The Wire comme le chef des dockers), doit arrêter de travailler sur des chantiers pour des raisons de santé, il est contraint d’accepter la proposition d’un mafieux local : d’abord il devient le gérant d’un de ses bars, puis celui d’une de ses maisons closes.

Au tournant des années 70, la municipalité a décidé de « nettoyer » le quartier et les prostituées gênent l’essor immobilier de ce dernier. Pouvoirs publics, mafia et police travaillent alors main dans la main devant la promesse de profits juteux. Le paysage évolue alors vite : l’industrie pornographique prend son essor et offre une porte de sortie à celles qui comme Candy ne veulent pas finir dans la rue et veulent garder leur indépendance. La mafia s’intéresse alors de près à l’industrie du sexe, avec la bénédiction des autorités qui y voit l’occasion unique de faire disparaître dans des maisons closes ou sur vidéo cette industrie lucrative mais gênante en terme d’image.

La série ne se limite pas à décrire l’essor de l’industrie pornographique, mais cherche également à montrer, à travers une galerie de personnages, l’évolution d’un quartier au moment où les autorités, sous couvert de lutte contre la criminalité, vont orchestrer la mise sous silence de l’industrie du sexe, offrant à quelques uns une réelle opportunité, et laissant d’autres sur le carreau. Car tel est toujours le regard de David Simon, assisté ici encore de George Pelecanos : montrer les deux faces d’un même problème, côté pile les effets bénéfiques (on suppose que ce sera le chemin choisi par Candy), côté face, ceux néfastes, et tout cela avec un regard à ras la rue. C’est la faune des prostitués, de leurs clients, des macs, des flics, des barmans que donne à voir cette série, et c’est fascinant,  notamment sur ces macs rois de la sape, classes, sorte de dandys des rues, qui se présentent comme les protecteurs de leurs filles et qui n’hésitent pas à les chosifier pour en obtenir le plus de profits.

La série ne donne pas une image aseptisée de l’industrie du sexe, bien au contraire. A plusieurs reprises, la violence des rapports entre les proxénètes et leurs prostituées est clairement exposée. De même, aucun embellissement dans les scènes de passe ou dans celles de tournage : le sexe est un travail que ces filles sont obligées de faire pour vivre. Un travail sordide, mais un travail.

Pour l’instant, David Simon prend le temps d’installer son ambiance et ses personnages. The Deuce rappelle Treme, par sa lenteur et sa galerie de personnages que l’on côtoie, que l’on va suivre quelques temps et quitter finalement, faisant le portrait d’un quartier à travers le récit choral de ceux qui l’habitent ou y travaillent, là encore, une marque de fabrique du duo Simon/ Pelecanos. Avec ce risque d’avoir des personnages préférés comme Candy (Maggie Gyllenhaal est très juste dans son rôle de prostituée farouchement indépendante et sur le bord de la rupture totale) et d’autres moins convaincants voire franchement énervants comme Abby (Margarita Lieveva) ou les deux jumeaux dont l’existence parait franchement inutile (un James Franco est déjà largement insupportable, pas besoin de deux et les deux personnages sont redondants) mais aussi la figure de la jeune provinciale fraichement débarquée qui apprend vite les ficelles du métier, Lori (Emily Meade est absolument craquante).

Elle est aussi une plongée dans un New York des années 70 qui se transforme, et (re)voir ces images de ces rues sales où la prostitution et le crime s’y dévoilent ouvertement choque quand on sait que la même rue aujourd’hui est, par exemple, celle de l’ultra-chic hôtel Hilton Times Square. David Simon fait l’archéologie de l’urbain, comme à son habitude, et il capte un zeitgeist où les homosexuels commençaient à vouloir s’exprimer et revendiquer leur choix publiquement, encourant ainsi les persécutions de la police qui les arrêtait pour « solliciting« , où la police était totalement corrompue, où la rue, encore une fois, était sale, où la violence et la sexualité de la société s’affichaient plus ouvertement, en un sens, et où elles furent repoussées dans la sphère privée (moment d’anthologie avec l’invention des cabines individuelles de visionnage de films porno).

On est donc très curieux de voir où David Simon va nous emmener, de voir comment la société a enfermé sa violence avec les filles, nettoyant les rues mais ne renonçant en rien à ses profits, au contraire, et on a aussi hâte de suivre Candy, pour voir si elle parviendra à devenir cinéaste.

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