Lincoln in the Bardo de George Saunders

Une nuit de février 1862, les Lincoln donnent une impressionnante réception à La Maison Blanche, alors que Willie, leur fils âgé de 11 ans, se consume de fièvre dans sa petite chambre et que le pays est en proie à la guerre civile. Willie meurt quelques jours plus tard, le 20 février de la même année. Enterré au cimetière de Georgetown, des témoins rapportent avoir vu, dans la nuit qui a suivi l’enterrement du jeune garçon, le président Lincoln se rendre dans la crypte où était inhumé son fils pour le serrer dans ses bras. 

Premier roman de George Saunders, célèbre jusqu’à présent pour ses nouvelles, l’ouvrage a reçu le Booker Price en 2017. A partir de cette anecdote historique (dont on ne sait si elle est véridique mais finalement peu importe), George Saunders propose une nouvelle forme de roman historique. Le roman se veut un dialogue perpétuel entre les personnages et entre les discours.

Il y a d’une part les sources historiques citées par Saunders, qui reviennent sur la nuit de la réception à la Maison blanche, sur la mort de Willie et sur la présence de Lincoln dans la crypte où gît son fils dans la nuit qui suit l’enterrement. Ses sources viennent principalement de mémoires ou de correspondances écrites à l’époque par des proches de Lincoln et publiées par la suite. George Saunders utilise cette matière brute, extrait certains passages et les combine entre eux pour en faire un récit dialogué ni historique (il ne cherche pas à étudier ces sources) ni fictionnel (ces documents sont pour la majorité d’entre eux authentiques) dans lequel la juxtaposition des sources donne à entendre la voix de ceux présents, peu importe s’ils se contredisent, l’ensemble de leurs voix permettant au lecteur d’entrer dans cet événement. Il est même intéressant de constater que malgré les contradictions entre les sources, un récit composite se forme, les contradictions ne posent plus problème, au contraire elles nourrissent le récit, perpétue sa forme complexe et questionne l’idée même de véracité du témoignage. On s’aperçoit alors que les contradictions ne concernent que des détails, mais que l’essence de l’événement est lisible dans cette pluralité de sources.

Pour ma part, j’ai été impressionnée par le fait que la combinaison improbable de ces sources fait narration. George Saunders n’a pas écrit ces passages, il les prélève, les assemble et par ce travail crée un récit mi-historique mi-fictionnel. Cette démarche est intéressante car elle pose la question de ce qu’est un auteur et révèle en partie la mécanique qui préside à la création d’une fiction. Ici, tout vient de l’assemblage et j’aime beaucoup cette idée qu’un auteur est avant tout un ordonnateur : il crée non pas à partir de rien, mais en assemblant l’existant pour en faire un récit de fiction. Ce qui questionne également le travail de l’historien au regard de l’écrivain de fiction.

S’il y a d’un côté des sources historiques, cela suppose qu’il y a une autre partie du récit qui ne repose pas sur elles. George Saunders utilise la même mise en page que précédemment (une succession d’extrait de sources diverses), pour cette fois donner la parole à des esprits témoins de la présence de Lincoln dans le cimetière. Ces derniers discutent entre eux et de leur dialogue, le lecteur peut reconstruire les événements qui se passent dans le cimetière depuis l’apparition de Willie jusqu’au geste de Lincoln qui va créer un vaste mouvement de panique parmi les fantômes, ces derniers n’étant pas habitués à la présence et aux contacts avec les vivants (hormis pendant l’enterrement).

Ces esprits ne veulent pas admettre qu’ils sont morts, ce qui expliquent leur présence dans le cimetière. Ils s’inquiètent pourtant de la présence de Willie qui, parce que son père est venu le voir dans la nuit suivant l’enterrement, refuse de quitter le monde des vivants et de se voir mort (il pense que son père va revenir). L’objectif des esprits est donc de convaincre Lincoln de laisser partir son fils, ce faisant ils apprendront également à accepter leur propre mort. Ils vont même jusqu’à pénétrer l’esprit de Lincoln pour lui faire admettre la mort de son fils, le récit suggérant après que ce processus aura des conséquences sur les futures décisions prises par le président (notamment concernant l’émancipation des noirs).  Probablement le seul élément où l’auteur sort de son cadre et se permet une interprétation historique, pas forcément très heureuse.

Le roman, par sa structure et ses thématiques, s’intéresse à ce qui transitoire. Visiblement l’auteur s’est intéressé au bouddhisme d’où le présence du terme bardo dans le titre de son roman. Le bardo est un état  mental intermédiaire comme ceux du sommeil, de la méditation, de la mort dans la tradition bouddhiste. Il existe plusieurs bardo, qui suivent les étapes successives de la vie depuis la naissance jusqu’à la réincarnation. George Saunders s’intéresse plus particulièrement dans son récit à la frontière entre la mort et la renaissance en jouant sur l’absence de délimitation claire entre les vivants et les morts. Il y a bien évidemment de la part de l’auteur une volonté de questionner également la frontière entre le récit de fiction et le récit historique, entre ce qui est de l’ordre de l’invention et ce qui parait véridique. Et plus largement entre ce qui est conscient et ce qui est rêvé dans l’expérience humaine. Problématique qui une fois connectée au genre du roman historique (qui pose lui-même la question des frontières entre histoire et fiction) donne à son roman une complexité remarquable.

Pour avoir lu le dernier lauréat du Goncourt, L’ordre du jour d’Eric Vuillard, je ne peux m’empêcher de comparer les deux récits puisque l’un et l’autre appartiennent au genre du roman historique. Là où Eric Vuillard place l’auteur/narrateur dans une posture surplombante, persuadé qu’il est d’avoir à révéler quelque chose qui n’aurait pas été dit par les historiens et que seule la fiction serait capable d’exprimer, George Saunders questionne dans son roman les catégories habituellement admises que sont la fiction versus la réalité, la vie versus la mort, en mettant en scène un univers où les frontières se brouillent dans le but de montrer que l’homme est un être complexe, se nourrissant de réalité et de fiction pour s’en faire un monde. La littérature est une création, tout comme l’histoire, tout comme notre expérience humaine. Alors même si le roman traîne quelque peu en longueur vers la fin, j’ai été impressionnée par sa construction parce qu’elle est liée à une passionnante réflexion sur la réalité.

Et de manière plus anecdotique, je n’avait jamais rien lu auparavant sur Abraham Lincoln, je ne connaissais de lui avant la lecture de ce roman que ses portraits qui le présentent comme un homme froid, malingre et sec. Je vois autrement ce portrait à présent, pas parce que George Saunders le présente différemment mais parce que tout son roman décrit avec acuité comment se construisent les fictions. Qui était Lincoln ? Est-ce celui du portrait ? Ou ce père pleurant la mort de son fils ? A l’image des multiples sources qui décrivent la réception chez les Lincoln et se contredisent sur les détails de cette soirée, il y a autant de Lincoln que de récits sur lui, mais l’ensemble de ces récits peut donner à voir l’essentiel. Car telle est l’intelligence de cet auteur, il ne dit pas que tout est fantasme, mais il explique comment notre perception de la réalité est une construction.

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