Laëtitia d’Ivan Jablonka

Dans cet essai, l’historien Ivan Jablonka, auteur d’un magnifique ouvrage sur ses grands-parents paru en 2012, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, se propose d’utiliser les méthodes de l’historien pour analyser un fait divers marquant et en faire un objet de compréhension de la société française. En 2011, le meurtre de Laëtitia Perrais par Tony Peillon, ainsi que les accusations de la sœur de Laëtitia contre Gilles Patron, leur tuteur, passionnent les médias et l’opinion publique. L’affaire prend même un tour politique quand à la suite à d’une intervention pour le moins malheureuse du président Nicolas Sarkozy un vaste mouvement de grève se déclenche dans les tribunaux. Cette affaire, d’après Ivan Jablonka, est un révélateur du rôle des médias dans notre société, des rapports difficiles de la justice avec l’exécutif, et plus prosaïquement des comportements des adolescents dans notre société et des violences qu’ils peuvent subir ou faire subir.

Le contrat de lecture est clair : l’auteur propose de lire un événement connu avec les outils des sciences humaines pour en donner une lecture plus approfondie, plus complexe, comme si à l’aune de cet événement c’est toute une société qui se donnait à voir. Une lecture que les médias, se limitant à l’immédiateté de l’évènement, sont du coup incapables — par choix, donc — de proposer, mais qui ne serait rendue possible que par le truchement du travail d’historien.

Le résultat est nul. Non pas que le roman ne soit pas agréable à lire, il est plutôt entraînant et comme je n’avais pas personnellement suivi cette affaire, la jugeant peu intéressante comme la majorité des faits divers, je l’ai découverte à la lecture du roman. D’ailleurs il est intéressant de commencer la lecture d’un roman sur un fait divers qui  a, selon l’auteur, bouleversé profondément le pays quand 1) à l’époque je n’y avais accordé aucune importance et 2) que maintenant cette histoire parait bien loin, remplacée entre-temps pas d’autres histoire aussi sordides.

Nul parce que son regard d’historien n’apporte finalement pas grand chose. Oui, depuis un certain temps, les hommes politiques utilisent ce genre d’événement pour se rapprocher des foules, quitte à promulguer quelques lois bien démagogiques pour faire croire au peuple qu’on prend en main les choses face à une justice jugée laxiste. L’affaire Laëtitia en est un énième exemple et Ivan Jablonka ne fait qu’expliciter des mécanismes déjà dénoncés à l’époque par les principaux intéressés à savoir les juges. Oui, les personnes concernées par ce genre de faits divers viennent, qu’ils soient victimes ou coupables, de cette partie de la population que les élites peinent à voir et que les médias aiment par fascination glauque. Mais là encore rien de nouveau.

Comme tentative de conceptualisation de cet événement, je trouve que l’auteur ne parvient pas à ses fins. Soit il est au plus près des protagonistes et on a l’impression qu’il flirte avec le journalisme basique qui se complaît dans des détails sordides (comme de rappeler qu’au moment où Laëtitia est percutée par la voiture de Tony Meillon, elle n’était plus qu’à quelques mètres de son domicile), soit il s’éloigne complètement et plaque des considérations pas toujours très à propos sur les violences faites aux femmes ou sur la difficulté d’être une adolescente sans ancrage familiale. Le lien avec le fait divers étudié étant extrêmement tenu à ce moment de la lecture.

Enfin comme création littéraire, je trouve l’écriture d’Ivan Jablonka maladroite, assez narcissique quand il parle de sa relation avec la sœur de Laëtitia (je me suis demandée s’il avait bien conscience que cette personne existait en dehors de son projet littéraire) et parfois incorrecte quand il se prend notamment à souligner les beaux reflets sur le lac où les enquêteurs viennent de retrouver le corps démembré de la jeune fille. Je vois l’idée qu’il a voulu exprimer, mais le style est tellement maladroit que le passage en devient irrespectueux.

« Laëtitia, c’est moi ». Pas vraiment non. Et paraphraser Flaubert… comment dire ?

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