Dorothea Lange au Musée du Jeu de Paume

Le Jeu de Paume a réussi à proposer une magnifique exposition consacrée à Dorothea Lange, intitulée « Politiques du visible » (jusqu’au 27 janvier 2019). Le titre de l’exposition résume avec pertinence le travail de cette photographe américaine qui fut envoyée par des officines gouvernementales (ou des rédactions) pour documenter les politiques qu’ils mettaient en place (comme celles concernant le New Deal et sa lutte contre les conséquences de la Grande Dépression) mais qui tout en faisant son travail de documentariste (et d’archiviste car elle ambitionnait de créer suffisamment d’archives visuelles pour rendre visible l’histoire de ces migrants pour les générations futures) a donné à son travail photographique une dimension artistique. 

L’exposition est divisée en cinq parties : « Les gens qui ma vie a touchés » sur la période de 1932 à 1934 pendant laquelle elle s’intéresse aux conséquences du krach boursier de 1929, en photographiant les manifestants et les personnes sans abri dans les rues de San Francisco ; « L’investigation documentaire – le récit de la migration » sur la période de 1935 à 1941 quand elle accompagne Schuster Taylor, un professeur d’économie agricole, à l’occasion de voyages d’études sur le terrain pour rendre compte de la situation des migrants ayant quitté le Middle West pour la Californie ; « Une guerre des deux océans – les chantiers navals Kaiser » sur la période de 1942 à 1944 quand Dorothea Lange est chargée par le magazine Fortune de photographier les chantiers navals ce qu’elle fera en s’intéressant plus particulièrement aux Afro-Américains employés sur place et aux femmes, devenues ouvrières dans le secteur industriel; « L’internement des citoyens américains d’origine japonaise » en 1942, lorsque Dorothea Lange est mandatée par la War Relocation Authority pour couvrir le déroulement des opérations d’évacuation des populations d’origine japonaise et enfin « L’avocat commis d’office« , sur la période allant de 1955 à 1957, Dorothea Lange est alors chargée par le magazine Life de suivre la mise en application de ce concept de justice pour tous.

Damaged Child, Shacktown, Elm Grove, Oklahoma, Dorothea Lange

Les clichés de la photographe sont bien mis en valeur avec un équilibre constant entre un nombre important de reproductions et un espacement suffisant pour nous permettre de les détailler. Il faut également souligner la qualité des reproductions. Comme la photographe aimait accompagner ses photographies de longs textes explicatifs sur le contexte de la prise de vue et sur les individus photographiés, ces textes sont ici reproduits fidèlement et nous permettre de comprendre les choix de l’artiste et de voir également comment elle justifiait son travail. D’autres textes donnent un cadre historique au travail de Dorothea Lange, jetant parfois une lumière nouvelle sur cette période (notamment sur certains aspects de la politique du New Deal qui ont finalement contribué à cette migration en masse d’ouvriers agricoles).

Mochida family, 1942, Dorothea Lange

L’ensemble de l’exposition nous permet de mesurer à la fois la qualité documentaire des photographies de Dorothea Lange mais surtout sa profonde humanité. Pas une prise de vue ne parait prendre un ascendant misérabiliste : elle photographie ses hommes et ses femmes dans des périodes douloureuses de leur existence, mais en préservant leur dignité.

Cette capacité à nous faire voir son propre regard emprunt d’humanité et d’empathie pour ses sujets photographiques réside probablement non seulement dans une esthétique de la sobriété mais également dans un traitement qui en fait autre chose que des sujets, justement : ils sont acteurs de la photographie, par leurs postures, par leurs regards, même lorsqu’ils ne nous regardent pas, par leur corps, instrument de l’existence, de la souffrance, de l’endurance. Toujours vus à hauteur d’hommes et de femmes ou d’enfants, jamais en surplomb, ces sujets sont en fait des héros et des acteurs de leur destinée tragique. C’est cette dignité humaine dans la tragédie qui rend son regard si singulier.

1939, des chômeurs sont venus dans l’Oregon pour la récolte des haricots. L’homme a tatoué sur son bras son numéro de sécurité sociale. The Dorothea Lange Collection/The Oakland Museum of California (source : L’Humanité).

(Dans d’autres salles du Musée étaient exposé le travail d’Ana Mendieta dont la spécialité consiste à se filmer nue dans la nature (elle aime particulièrement l’usage du feu ou de l’eau) ou dans des lieux touristiques aztèques (elle-même étant Américano-Cubaine). Malgré l’importance des sujets abordés par cet artiste (comme la féminité, le rapport de l’homme à la nature, l’interrogation sur l’existence, là aussi, par le corps qui ne se fait plus que silhouette) ses performances sont très répétitives et paraissent à présent un peu datées. On passe rapidement et on oublie vite.)

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