Le voyage de Marcel Grob de Philippe Collin et Sébastien Goethals

Marcel Grob, un vieil homme de 83 ans, se retrouve dans le bureau d’un juge d’instruction sans comprendre, de prime abord, ce qu’on lui reproche. Après l’avoir interrogé sur sa vie et vérifié son identité, le juge recentre son interrogatoire sur la période de la Seconde Guerre mondiale. Marcel à cette époque vivait en Alsace, région annexée par les Allemands dès le début du conflit. Le juge affirme alors qu’il a rejoint volontairement les unités de la Waffen-SS, exactement le 28 juin 1944. Marcel nie, puis admet qu’il a été membre de la Waffen-SS, mais pas comme engagé volontaire. Il affirme que lui et les hommes de son âge ont été enrôlés de force. Sceptique, le juge lui demande alors de raconter ce qu’il a fait, une fois qu’il a été enrôlé de force dans les Waffen-SS…

Sur un sujet peu traité en bande dessinée et délicat dans la mémoire de la Seconde Guerre, les « malgré-nous », les auteurs proposent un récit simple d’un homme qu’on a enrôlé de force (ce point ne soulève pas de doute dans le récit) face à un juge qui doit caractériser le degré de responsabilité de l’accusé face aux crimes qu’il a commis. En d’autres termes, pouvait-il échapper à l’enrôlement ? A défaut, pouvait-il se soustraire aux ordres de ses supérieurs ? Quelles auraient été les conséquences de ces actes sur sa propre survie ?

Rapidement l’affrontement tourne court : l’accusé discréditant les remarques du juge au motif qu’il ne sait pas, n’a pas connu cette période et ne peut pas (n’a pas le droit moral) de le juger ; le juge, prenant exemple sur d’autres, accréditant la thèse d’une fuite possible ou à défaut d’une esquive.

Le procédé de mise en abyme permet à la bande dessinée de déployer la vision de Marcel Grob et son propre récit. Non, Marcel n’a pas pu faire autrement que de suivre le régiment dans lequel il était enrôlé et de participer en Italie du Nord à la traque de « partisans », donnant lieu à des massacres. Pétrifié, Marcel a été le témoin voire l’acteur « malgré lui » de ses actes, ce que le juge refuse. Ici le procédé narratif trouve ses limites : Marcel donne sa vision à travers le récit ; le juge n’intervient que dans le présent. Ainsi la puissance du récit fictionnel est au service de la seule subjectivité de Marcel Grob à laquelle est opposée une autre subjectivité, celle du juge. Or, Philippe Collin a choisi de faire du juge un descendant d’Italiens massacré par la même division SS de Grob. C’est à la fois inutile à la situation fictionnelle de l’interrogatoire et cela vient même parasiter tout le projet, car cela sous-entend presque que la fonction de juge et même que la génération actuelle dont il est le représentant n’auraient de justification autre que personnelle à étudier, juger et éventuellement condamner les agissements de ceux qui ont servi le nazisme. Seule la greffière semble être une témoin non impliquée directement, mais son rôle est bien limité et d’ailleurs il lui est demandé, à plusieurs reprises, de ne pas s’immiscer dans, de ne pas noter la conversation entre les deux hommes.

Le récit se clôt sur la fin de l’interrogatoire et le renvoi par le juge de l’accusé devant un tribunal. A priori, le vrai Marcel Grob n’a pas été jugé, il est mort en 2009, date retenue dans la fiction pour cette confrontation entre lui et le juge. Une manière probable pour Philippe Collin de donner à ce jugement fictif un caractère plus moral en le liant à sa mort. Le but de l’auteur est de confronter deux mémoires, celle de ce juge (dont une partie de sa famille a été exterminée par le régiment de Marcel Grob) et celle de cet homme qui a été du côté des bourreaux. On est clairement dans ce que l’on nomme habituellement la zone grise, où rien n’est simple, même si l’auteur par ses choix de narration ne cache pas son ambition de combattre l’idée selon laquelle les « malgré- nous » ont été des collaborateurs. Un point de vue qui est perceptible mais qui laisse cependant au lecteur toute latitude pour se faire son propre jugement.

Pour cela, la BD propose un dossier historique réalisé par Christian Ingrao qui permet de mieux comprendre le contexte. Cependant, la BD n’a pas une vocation historique mais mémorielle (voire réparatrice ?) et du coup le cahier historique semble presque à côté du récit qui lui précède et dépasse largement, va bien plus loin, que le cadre de la BD.

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