Black ’47 de Lance Daily

Un ancien soldat d’un régiment des Connaught Rangers, ayant combattu en Afghanistan, Fenney (James Frecheville) revient sur ses terres auprès des siens après une longue absence. Il découvre alors que la famine décime une partie de la population irlandaise, envoyant les plus valides à l’étranger, en Amérique notamment. Il apprend de sa belle-sœur Ellie que sa mère est morte de faim et que son frère a été condamné à la pendaison. Il décide alors de quitter l’Irlande, grâce à sa solde de militaire, et propose à Ellie ainsi qu’à ses enfants de venir avec lui. Mais un événement tragique met à mal ses plans : son neveu est tué par les constables lors de l’éviction de la famille de leur maison, puis Ellie et ses deux derniers enfants sont abandonnés dans le froid et meurent brutalement. Fenney se lance alors dans une véritable vendetta contre ceux qu’il juge responsables de la mort des siens. A Dublin, le commandement anglais, prévenu que des assassinats sont perpétrés contre des représentants de l’autorité royale décide d’envoyer un officier, Pope (Freddie Fox), secondé par un ancien soldat, Hannah (Hugo Weaving), qui a connu Fenney en Afghanistan. La traque peut commencer.

Voilà donc un western patate (à l’image des westerns spaghetti), ainsi que l’a qualifié, à juste titre, l’Irish Times, qui, du fait de ses nombreux défauts, risque de sortir directement en vidéo et de ne pas connaître la case cinéma en dehors de l’Irlande.

Le scénario est on ne peut plus classique : on assiste à une chasse à l’homme, menée par des autorités illégitimes contre un individu qui choisit de se faire justice, dans un contexte dramatique de famine et le tout dans le cadre des majestueux et poignants paysages de l’Irlande de l’Ouest. Ici, le mythe de l’Ouest est celui du Connaught.

Le problème du film réside principalement dans sa réalisation et dans sa narration. Côté réalisation, il y a des plans faits d’images de synthèse qui tentent de recréer le visuel de décors marqués par la famine, avec en toile de fond un paysage typiquement irlandais. Et plusieurs fois ce genre de montage (prise de vue réel d’un paysage avec ajout d’un décor de synthèse et des personnages) fait artificiel. A un moment, les personnages sont même trop grands au regard du décor et il y a comme un défaut de perceptive dans l’image. Cela ne dure pas très longtemps, mais l’effet est dévastateur. Même chose avec les scènes pendant lesquelles le réalisateur veut nous montrer la réalité de la famine en Irlande : on voit alors des corps vivants vêtus de guenilles et pieds nus qui viennent d’imposer dans le décor du film comme des figurants. Ses corps font artificiels, on ne voit d’eux que leur identité de figurants, à aucun moment ils n’apparaissent comme plausibles. On frôle alors le ridicule.

Côté narration, plusieurs fois le scénario s’autorise des raccourcis qui paraissent quelque peu illogiques. Le jeune second, Hobson (Barry Keoghan) qui suit Pope pendant cette traque va passer du statut de celui qui ignore le sort des siens (parce que protégé par son statut) à celui qui va agir contre l’autorité au point de perdre la vie. Le seul problème est qu’on ne voit pas comment s’opère le revirement du personnage. On a l’impression qu’à un moment il « pète » les plombs. De même à la fin du film, quand le sergent Pope décide de revenir à Dublin (l’ensemble de la traque se passe dans le Connemara), il part seul sans escorte, alors qu’il est blessé à l’épaule et qu’Hannah est toujours en cavale et potentiellement dangereux. Mais qu’importe il part tranquille, affalé sur son cheval car il ne tient pratiquement plus debout, complètement à la merci du premier venu. Et dans un contexte de famine, n’importe qui peut devenir dangereux. Autre incohérence : alors qu’ils quittent la garnison de la ville de l’Ouest dans laquelle ils sont arrivés, Pope, Hannah et Hobson croisent la dépouille d’un juge qui vient d’être pendu. Les soupçons se portent précisément sur l’homme qu’ils traquent, Fenney, mais ils passent et ne cherchent pas à enquêter, préférant suivre une piste de plus de deux semaines… Ok.

La fin est même puérile. A un croisement, Hannah doit choisir entre suivre Pope pour le tuer, ou quitter l’Irlande pour l’Amérique (une charrette se trouve — comme c’est pratique — au croisement au moment où Pope et Hannah s’y retrouvent). Le film s’arrête avant que l’on ait pu voir le choix d’Hannah : rester pour combattre les Anglais ou fuir. Comme si ce choix existait vraiment !

Red Sky in the Morning, même si le roman se situe plusieurs années avant la famine,  raconte également une chasse à l’homme en Irlande entre un individu responsable de la mort d’un propriétaire terrien et ses hommes de main qui vont chercher à le venger. La traque conduira l’homme à fuir en Amérique. A la différence du film, le personnage principal du roman ne fait aucun choix : il tue de manière accidentelle, monte dans un bateau en partance pour les Etats-Unis en croyant partir pour l’Angleterre, arrive en Amérique pour être recruté comme travailleur sur le réseau de chemin de fer. Exploité par les dirigeants de la compagnie ferroviaire, il est finalement tué par des habitants d’un village proche du chantier, persuadés que les travailleurs sont atteints par une fièvre mortelle qui, s’ils n’agissent pas, viendra contaminer leur village. Un propos très éloigné de celui du film qui tente de nous faire croire que ses personnages ont le choix.

Pour autant, malgré ses (lourds) défauts, le film a quelques mérites. Tout d’abord, et ce n’est pas des moindres, son ambition : proposer le premier film sur la Famine sous la forme d’un western patate qui, dans la tradition des westerns plus récents, épouse le point de vue des colonisés et non des cowboys — une sorte de Django Unchained irlandais — est un vrai défi. Hélas, il ne le relève que bien maladroitement et il manque des scènes à ce film (qu’en est-il des workhouses ? des migrants ? de l’aide maladroitement et bien insuffisamment organisée par le gouvernement anglais ?) pour donner la pleine mesure de ce qu’ont pu être le Connaught et l’Irlande pendant la Grande Famine (rappelons les chiffres-clés : un million de morts et un million de migrants, une population irlandaise divisée par deux dans les 30 ans qui ont suivi au point qu’aujourd’hui encore certains débattent pour savoir si la négligence britannique, au nom du providentialisme et du libéralisme, ne constitue pas un génocide par « inadvertance » tout comment les Britanniques auraient été des « absent-minded imperialists », idée qui est balayée dans le film) sans se contenter de quelques scènes inspirées des gravures de l’époque (et donc plaquant une lecture moraliste bien inadéquate).

L’autre mérite du film est de proposer un vrai discours sur l’impérialisme britannique en Irlande et ses ambiguïtés. Car Feeney est bien un Connaught Ranger, c’est-à-dire un soldat de ce régiment d’élite qui fut aux premières lignes de l’Empire et notamment en Afghanistan et, partant, une des petites mains de l’Empire. Il illustre donc cet « Irish Empire » que certains historiens ont décelé. Mais une fois rentré à la maison, il est alors perçu comme un traître, car en Irlande l’impérialisme n’est plus cet échappatoire à la misère mais justement représente l’insulte d’une justice coloniale (scène du tribunal qui rappelle par un parallèle inversé celle du tribunal révolutionnaire dans The Wind That Shakes the Barley) ajoutée à la blessure de la misère que le film identifie clairement : non, ce n’est pas le mildiou qui cause la famine mais la rapacité des landlords (souvent irlandais eux-mêmes ou anglo-irlandais) qui en profitent pour accroître leurs bénéfices : Jim Broadbent est d’ailleurs plutôt convaincu dans le rôle de Lord Kimichael). Et pourtant, la relation qui existe — faite de silences et de regards — entre Feeney et Hannah est particulièrement bien vue : elle dit les rapprochements entre ceux qui viennent de la première « boîte » (pour reprendre l’image de John Darwin) de l’Empire britannique et qui sont allés combattre ensemble pour relier les autres boîtes. Et si Hannah bascule, ce n’est pas par idéalisme anti-colonial mais bien par honneur guerrier.

Enfin, et peut-être le plus important, le film donne à entendre comment la langue est le lieu de la lutte entre l’empire et ses résistances. Feeney, rapidement, décide de ne plus parler anglais, la langue du colonisateur, la langue du système de justice étranger, de la domination extérieure, pour ne parler que l’irlandais (on peut à cet égard saluer la performance de Frecheville qui est Australien). Pendant tout le film, les traqueurs seront ainsi confrontés à leur statut d’étrangers du fait de leur ignorance de la langue d’où leur recours à un autre élément tout à fait réussi : le traducteur Conneely. Interprété par un Stephen Rea tout en espiègleries, beuglant à tue-tête des chansons paillardes en anglais (comme une sorte de commentaire moqueur et ironique de la situation) sur sa mule, celui-ci incarne parfaitement le personnage du shanachie, le barde quelque peu bouffon, celui qui raconte les histoires et qui est là pour être témoin de l’histoire en cours. Sorte de méta-discours sur l’histoire qui nous est contée, Conneely est l’incarnation d’une ancienne tradition irlandaise ici à l’interface entre deux mondes. Cette insistance sur la langue est donc le véritable lieu où opère le film. Hélas, tout occupé à esthétiser son propos, le réalisateur ne creuse pas cet aspect.

 

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