The Expanse (saisons 1 à 3), de Mark Fergus & Hawk Ostby

Deux cents ans dans le futur, le système solaire a été colonisé : la Lune, Mars et même la Ceinture d’astéroïdes. La Terre est unifiée sous l’égide des Nations-Unies mais est en réalité dirigée par les méga-corporations tandis que Mars forme une république martiale (ah, ah), projet utopique nourrissant des rêves de terraformation. Les « Belters » de la Ceinture d’astéroïdes constituent une sorte de lumpenprolétariat, exploités sous l’égide de la Terre pour l’extraction et le transport de minerais. Ils rêvent d’indépendance et leur identité s’exprime à la fois dans leurs particularités physiques (étant nés et ayant grandi dans des environnements à gravitation artificielle, ils sont souvent plus grands que les Terriens et ont les os plus fragiles) et leur langue, un créole issu de nombreuses langues terriennes, reflète leur caractère bigarré, formant ainsi un vrai « motley crew », comme dirait Marcus Rediker, que les autorités terrestres ont bien du mal à gouverner, tant les groupes indépendantistes et mafieux y pullulent, notamment l’Outer Planets Alliance (OPA), née de pratiques syndicales, un groupe politique indépendantiste ou terroriste selon les points de vue.

James Holden (Steven Strait) est premier lieutenant à bord du Canterbury, un vaisseau minier qui effectue des opérations entre la Ceinture et les anneaux de Saturne. Lorsque son vaisseau capte le signal de détresse du Scopulli, un petit vaisseau de transport  de l’OPA, une navette est détachée du Canterbury pour une mission de sauvetage. A son bord, James Holden en tant que chef de la mission ; Alex Kamal (Cas Anvar), le pilote, un Martien avec un passé douloureux ; Naomi Nagata (Dominique Tipper), l’ingénieur de bord ceinturienne et sympathisante de l’OPA ; et Amos Burton (Wes Chatham), le mécanique bourrin ex-mercenaire. Abordant le Scopuli en rade, ils découvrent que la balise de détresse est alimentée par une batterie de la Mars Congressional Republic Navy (MCRN). Suspectant une embuscade de pirates, ils se précipitent pour retourner au Canterbury mais trop tard : celui-ci est détruit par une escouade de vaisseaux furtifs qui disparaît aussitôt leur forfait commis. Holden diffuse alors un message appelant à se souvenir du Canterbury (« remember the Cant« ) et de son équipage massacré par Mars, la République étant la seule à posséder la technologie des vaisseaux furtifs. Holden et sa phrase-choc deviennent aussitôt des icônes de la liberté ceinturienne.

Ayant reçu l’ordre par leur corporation de rejoindre le vaisseau martien Donnager, Holden et son équipage n’ont que peu de temps pour tenter de résoudre le mystère de l’identité des attaquants lorsque ces derniers resurgissent et prennent le Donnager à l’abordage. La capitaine du Donnager,  Yao, leur ordonne de s’enfuir afin de prouver que Mars n’est pas responsable de l’attaque et ainsi éviter une guerre. Holden et son équipage parviennent à s’enfuir à bord d’une frégate légère, le Tachi. Fred Johnson, le leader de facto de l’OPA, le « boucher de la station Anderson », et capitaine de la station Tycho, les contacte alors, leur proposant son soutien et un refuge. L’équipage accepte et reçoit un nouveau transpondeur pour leur vaisseau qu’ils rebaptisent le Rocinante. Les voilà à présent avec leur propre vaisseau et mêlés à une intrigue interplanétaire entre la Terre, Mars, l’OPA et de mystérieux vaisseaux furtifs.

Pendant ce temps, sur Ceres, la plus grande astéroïde de la Ceinture, le détective Josephus Miller (Thomas Jane), un natif de Ceres mais qui travaille pour la corporation terrestre Star Helix en charge de la police sur l’astéroïde, est chargé de retrouver Julie Mao, la fille et riche héritière du magnat Pierre-Jules Mao, PDG de la corporation Mao-Kwikowski, et particulièrement de la filiale Protogen. Son enquête gêne bientôt en haut lieu et malgré la fermeture du dossier, Miller s’entête et découvre que Julie Mao était une sympathisante de l’OPA et se trouvait à bord du Scopulli. En regroupant les deux intrigues, c’est toute une conspiration interplanétaire que ces héros déglingués vont devoir affronter et dont l’objet central pourrait bien changer l’histoire et la nature même de l’humanité…

Son « pitch » le montre à l’envi : voilà une série qui développe à la fois un univers riche pour son contexte géopolitique (ou comment on dit quand on est dans l’espace ? solaro-politique ?) et dont la cohérence est très appréciable. Adaptée d’une série de romans de James S. A. Corey (en réalité le nom de plume de deux auteurs : Daniel Abraham et Ty Franck) qui pour le moment compte sept romans et six nouvelles ou novellas (dont le premier a reçu le Hugo du meilleur roman, le second le Locus du meilleur roman, et l’ensemble a reçu le Hugo de la meilleure série), la série a donc du matériel dans lequel puiser. Et c’est un bon matériel, et elle le fait avec bonheur.

Alors bien sûr, on sourit parfois devant le côté appuyé voire cheesy de certaines scènes, de certains personnages, mais, au bout du compte, ce qui semble être un défaut devient même une force, grâce à cette narration cohérente et tout simplement réussie, ce qui témoigne de la préoccupation des show runners de proposer une véritable narration. Ainsi en est-il du personnage de Miller, figure stéréotypée voire caricaturale du détective qui semble tout droit issu d’un roman des années 40 mais c’est justement tout l’intérêt car c’est exactement le stéréotype que le personnage veut incarner, étant fasciné par le passé de la Terre, ce qui lui donne sa profondeur. Episode après épisode, Miller, avec son obsession pour cette fille disparue, devient ainsi un personnage extrêmement attachant.

De la même manière, plusieurs personnages, qui forment typiquement le groupe de PJs de base, s’étoffent au fur et à mesure et proposent ainsi une galerie convaincante que l’on a beaucoup de plaisir à suivre. Outre l’équipage du Roci les personnages de Chrisjen Avasarala (Shohreh Aghdashloo) ou même le personnage, plus symbolique et éthéré que réel, de Julie Mao sont également centraux (même si celui de Chrisjen est sans doute le plus faible).

L’autre grande force et source de plaisir de la série réside dans la richesse et la cohérence d’un univers tout simplement bien pensé. Les différentes factions réagissent de manière (ir)rationnelle comme elles le devraient et on ne sent pas la paresse d’écrivains qui n’agitent leurs personnages que lorsqu’ils en ont besoin. Le contenu politique de la série est d’ailleurs particulièrement appréciable via notamment l’OPA et les intrigues terrestres (entre les officiels de l’ONU et les intrigues de Jules-Pierre Mao et sa corporation). On perçoit également quelques références à la guerre froide dans l’affrontement larvé entre la Terre et Mars. A ce propos, Mars reste pour l’instant peu abordée (à part une similitude frappante avec la République américaine et Israël voire l’URSS dans la grille de lecture guerre froide), et il est permis d’espérer que les saisons futures permettront de donner un peu d’épaisseur à ce qui n’est pour le moment qu’un nom.

Quant à l’intrigue, la série sait à la fois prendre le temps de la développer, de présenter son cadre, tout en la faisant avancer parfois à grands pas ou de manière décisive (ainsi l’épisode 4 de la saison 2, qui met en scène un Miller héroïque). Si la saison 1 prend donc son temps pour présenter les personnages, les enjeux de l’univers et le moteur de la conspiration, c’est dans la saison 2 que la nature même de l’intrigue est dévoilée. Et c’est assez bien trouvé. La saison 3 peut sembler plus lente mais elle est également intéressante car elle explore toutes les conséquences (notamment sur Terre) de ce que signifie un événement qui change la connaissance humaine du cosmos.

On peut également apprécier le fait que les personnages évoluent avec leurs actions et ne sont donc pas des prétextes désincarnés pour justifier des scène d’actions. Ils sont marqués par ce qu’ils font,ne sont pas d’accord (souvent pour des raisons politiques), s’engueulent, se séparent, se rabibochent — bref, ils sont humains. Un petit reproche : le personnage de Bobbie (Frankie Adams), une marine martienne qui rejoint l’équipage du Roci au cours des saisons 2 et 3, est peut-être le moins intéressant, faute d’aller au-delà de la bourrine fidèle à sa faction et un peu fanatique mais qui commence quand même à avoir des doutes.

Enfin, quiconque a un peu de culture du genre space-opera ne peut qu’apprécier le fait que les vaisseaux spatiaux, leurs manœuvres, la gestion des scaphandres, de l’oxygène, bref de tout ce qui fait le voyage spatial, est présenté de manière à peu près réaliste, ce qui fait qu’on y croit. On est très loin de Star Wars évidemment, à la fois dans l’esthétique et dans le propos. Ici, la politique est crédible puisque reposant sur des personnages et un univers dignes de ce nom. Alors certes, les moyens techniques sont moins impressionnants, mais justement : en proposant une histoire bien plus gritty, The Expanse est une véritable bouffée d’oxygène car elle respecte les spectateurs, ne les prenant pas pour de simples sources de recettes.

D’où, à l’heure de la médiocrité du marketing hollywoodien, les déboires entre Syfy, la chaîne qui avait les droits de diffusion de la série et qui voulait l’annuler avant que Jeff Bezos ne la rachète pour Amazon. Est-ce une bonne nouvelle ? Oui, car la série continue, mais on a un peu peur tout de même. En tout cas, les show runners ont de quoi continuer : les trois premières saisons correspondent à peu près aux trois premiers romans. Il en reste quatre et le huitième devrait paraître en 2019 avant que le neuvième et ultime volume ne paraisse l’année suivante. De quoi nous régaler encore un moment. Keya, inyalowda?

Le tour de maître : Miller.

 

 

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