Mary Shelley d’Haifaa Al Mansour

Film biographique sur Mary Shelley, auteur du célèbre roman gothique Frankenstein, sur fond de revendication Me Too, avec une absence totale de considération pour le contexte historique, politique et culturel dans lequel naît le personnage de Mary Shelley. A force de montrer qu’elle était une femme écrivain talentueuse peu reconnue de son vivant, en insistant sur le fait qu’elle avait du mal à se faire reconnaître en tant qu’écrivain parce qu’elle était une femme, le film finit par la réduire à son seul sexe, et oublie sa formation classique (elle était connue pour ses traductions d’auteurs grecs et latins), son héritage politique (ses parents étaient William Godwin et Mary Wollstonecraft, excusez du peu) et ses fréquentations artistiques (Byron bien évidemment mais pas que). Ce film, bien que prétendument féministe, plaque au contraire des clichés genrés sur cet écrivain, faisant de Mary Shelley une petite chose délicate qui attend l’approbation de mâles dominants (son mari ou ses connaissances) pour commettre presque par inadvertance ce grand roman que fut Frankenstein.

Le film s’ouvre sur une scène dans laquelle on voit Mary Shelley (Elle Fanning) lisant sur la tombe de sa mère, Mary Wollstonecraft. Elle quitte précipitamment le cimetière pour retourner chez elle où elle tombe nez-à-nez avec sa belle-maman qui la réprimande sous l’oeil navré de son propre père. Tout est posé : le récit, le décor, la lumière s’inscrivent dans une vision maniéré du romantisme qui, dès lors, ne quittera plus le film. Elle s’enfuit avec Pierce Shelley (Douglas Booth), tombe enceinte, perd l’enfant, assiste au délitement de son mariage en femme impuissante. Puis vient la rencontre avec Byron (Tom Sturridge) et l’autorisation par lui donnée d’écrire et voici Mary devenue Mary Shelley après une sorte de cauchemar éveillé et après quelques heures de grattage dans une obscure chambre de bonne sous les toits.

Cette vision totalement caricaturale de l’écrivain soudainement pris d’inspiration par un évènement traumatique de sa vie qui condense alors, grâce évidemment à son imagination débordante, tous les évènements qu’il ou elle a vécu dans une oeuvre rédigée en quelques heures est devenue un topos des films sur la littérature (ou de presque tous les films — exception notable avec Bright Star). Peut-être pire encore dans ce cas précis : la réalisatrice et la scénariste (Emma Jensen) prennent au pied de la lettre la préface de Mary Shelley dans laquelle elle-même racontait cette vision de l’apparition de Frankenstein, faisant preuve alors d’une ignorance totale de ce que peuvent être la critique littéraire et le contexte historique.

Après Byron, Pierce Shelley n’aura plus qu’à l’autoriser à revendiquer la propriété intellectuelle du roman (dans une scène affligeante dans laquelle elle est reléguée derrière un rideau, dans l’attente de son introduction dans le monde littéraire par son mari, sous les yeux bienveillants du père) pour qu’elle puisse enfin devenir cette femme écrivain, encouragée par Byron, utilisée par son mari et sanctifiée par son père. Tout simplement navrant tant dans la vision de cette femme que dans celle de l’écrivain.

Cette absence totale de considération pour l’époque (au mieux le film nous gratifie de quelques exemples de trouvailles scientifiques qui aurait pu inspirer l’auteur dans la création de Frankenstein comme l’électricité, mais d’une manière totalement anecdotique, sans prendre en considération ce que l’auteur peut voir et dire à travers ces inventions), notamment son contexte politique et littéraire et de réflexion sur l’acte créatif (ce qui est un comble quand on aborde ce roman) est stupéfiante. Ce film n’a aucun intérêt et il est même nuisible dans ce qu’il colporte d’idées reçues sur les femmes, les écrivains et le roman moderne. Car contrairement à la réalisatrice, n’oublions pas que Frankenstein était / est un Prométhée moderne.

En d’autres termes, tout ce qu’un cinéma prétendument féministe peut produire en plaquant une lecture aussi peu pertinente qu’inintelligente sur une femme. Quel gâchis.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s