Prendre refuge de Zeïna Abirached & Mathias Enard

Une histoire en deux temps. 1939, deux femmes écrivains — Annemarie Schwarzenbach et Ella Maillard — visitent l’Afghanistan aux côtés des archéologues Marie, dite Ria, et Joseph Hackin. Annemarie et Ria se découvrent des passions communes comme la bouddhisme ou l’astronomie. Attirées l’une par l’autre, elle doivent pourtant se séparer quand Joseph Hackin, apprenant l’invasion de la Pologne par l’Allemagne, décide de rentrer à Kaboul pour se mettre à la disposition du gouvernement français, devenant ensuite résistants (et périssant avec son épouse dans le torpillage en 1941 au large de l’Inde de leur navire alors qu’ils étaient en mission diplomatique pour la France Libre).

Epoque actuelle. Karsten dîne chez des amis et découvre dans la bibliothèque de leur hôte un livre intitulé Prendre refuge. Il l’emprunte et commence sa lecture immédiatement. Quelques jours plus tard, à l’occasion d’une kermesse où il tient un stand alimentaire, il rencontre Neyla, une jeune syrienne arrivée depuis peu en Allemagne. Entre les deux et malgré la barrière de la langue, le courant passe naturellement.

A travers ses deux histoires (et ses deux temporalités), il est question de rencontres, de découvertes et de défi à l’impossible dans cet ouvrage.

Une rencontre entre Annemarie et Ria, puis entre Karsten et Neyla, mais également entre Karsten et ce livre Prendre refuge, qui semble relater la rencontre entre Annemarie et Ria (elle apparaissent sur la couverture du livre que tient Karsten) et va le suivre tout au long de son histoire avec Neyla.

Des découvertes comme l’astronomie quand de part et d’autre de l’hémisphère les étoiles pourtant différentes semblent se rejoindre dans l’œil de l’observateur, comme le langage (écrit et oral) et surtout la découvert la plus importante de toute, celle de l’autre à travers ses mots, sa culture et ses croyances.

Cette histoire est aussi celle d’une impossibilité : impossible la relation entre Annemarie et Ria, tout comme celle de Karsten et Nayla, parce que l’époque, les conventions, le regard impitoyable des autres (notamment les amis de Karsten) détruisent tout ce qui peut se construire de l’un vers l’autre.

Mais une histoire de défi, contre deux époques qui sombrent dans le repli sur soi, la détestation de l’autre et la volonté d’imposé un modèle supposé pur. Avec cette immense tristesse devant ces couples, ces hommes et ces femmes luttant contre le cours (inexorable) de l’histoire.

Une multiplicité d »histoires portées par le dessin noir et blanc de Zeïna Abiracheb, proche de celui de Marjane Satrapi. Le travail de la dessinatrice ajoute à ce récit un surplus de poésie (par la référence et l’inclusion directe de poèmes arabes dans la narration mais également par son travail sur le ciel, les visages et les points de vues), lui donne une aura presque onirique. On a parfois l’impression d’être dans un rêve, le découpage des cases, les dialogues procédant par allusion, les onomatopées qui sonorisent le récit souvent de manière étrange, tout cela construit un récit exigeant, économe dans ce qu’il montre mais complexe dans ce qu’il suggère. On se sent comme à l’écart du monde brut (brutal), un rêve fait d’étoiles, de calligraphies et que la réalité de la guerre vient interrompre.  Comme une respiration nécessaire face à la précipitation et à la violence du quotidien.

 

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