What You Gonna Do When the World’s on Fire? de Roberto Minervini

Eté 2017, dans le sud des Etats-Unis, à Baton Rouge, dans l’Etat de la Louisiane au sein de la communauté afro-américaine, Judy  Hill, une femme célibataire de cinquante ans, tente de survire et de faire vivre sa famille en gérant un bar dans le quartier, mais les temps sont durs et elle risque de perdre son bar si elle ne trouve pas rapidement de l’argent. Ronaldo King et Titus Turner sont frères et passent leur journée à faire du vélo dans le quartier. Depuis les récents meurtres commis par des policiers sur des membres de leur communauté, leur mère s’inquiète de les voir dans la rue, surtout le soir. Mais pour ces deux adolescents la tentation est grande. Krystal Muhammad, actuelle présidente du The New Black Panther Party For Self Defense, veut faire la lumière sur le meurtre d’Alton Sterling, abattu par les forces de police, et de deux jeunes Noirs de Jackson (Mississipi), lynchés puis décapités parce que leurs petites amies étaient blanches alors que la police cherche à étouffer ces affaires.

Ce documentaire tourné en noir et blanc, par Roberto Minervini, s’inscrit dans le sillage de son précédent film, The Other Side. Vivant à Houston, Minervini est un observateur de la société américaine. Dans ce documentaire, continuant d’ausculter cette société, toujours en la regardant depuis ses marges, ce que Minervini montre des Etats-Unis, et notamment de la vie de la communauté noire dans les Etats du sud, est proprement effrayant et n’a jamais été dit ou montré ailleurs, pas avec une telle proximité. Comme précédemment, ces réalisations ne ménagent pas de filtres pour le spectateur, la rencontre avec les individus est entière, absolue et parfois brutale.

Le film, tourné entre Bâton Rouge et Jackson, suit la communauté afro-américaine qui s’organise autour du jazz et du blues, dans la tradition de la Nouvelle Orléans des Indians et du carnaval, familière à tous les spectateurs de la série Treme.

Pourtant, si Minervini continue également ici à ne pas séparer la fiction et le réel, plusieurs fois cette absence de ligne de démarcation gêne et met le spectateur en position de recul voire de défiance. Les scènes, les images, les dialogues sonnent parfois faux, forçant à se demander quel est le statut de ce que l’on voit à l’écran. Les « acteurs » jouent leur propre rôle, mais jusqu’à quel point ? On a l’impression de voir des personnalités témoigner face caméra, puis soudainement l’impression qu’elles jouent un rôle, écrit à l’avance. Ne permettant pas bien de voir ce qui relève de la fabrication et ce qui relève de l’authenticité, le documentaire gêne, peut-être pas au point de le trouver fallacieux, mais en tout cas suscitant la méfiance puisque donnant l’impression d’une certaine manipulation, derrière les oripeaux de l’authenticité.

Dès lors un malaise s’installe, car ce que le film montre, de manière ambiguë donc, est bien le racisme profond et le fossé qui existe au sein de la société américaine, ici du point de vue de ceux qui en sont et se sentent et se définissent comme les victimes. Une véritable terreur règne dans cette ville, et le fait de la mettre en « fiction réaliste », a tendance à poser la question de sa véracité. Pourtant, les meurtres dont il est question dans le film ont bel et bien eu lieu et l’impunité, le caractère institutionnalisé de ces meurtres n’est pas qu’affaire de sentiments de la part des Afro-Américains qui vivent dans cette terreur.

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Naît alors un sentiment d’embarras. Face à cette incertitude et devant le déploiement de cette terreur quasi irréelle, le spectateur regarde avec une certaine distance les agissements du New Black Panther Party dont le militantisme et surtout les actions coups de poing semblent factices voire provocatrices, car le film donne l’impression que ses militants vivent dans un monde clos et quasi paranoïaque. Et c’est là le comble du film : alors qu’il veut mettre en lumière crue le racisme qui gangrène la société américaine et creuse toujours plus la division sociale du point de vue de ceux qui en sont victimes, il créé une distanciation entre le spectateur et le point de vue adopté, faisant le jeu, au final, de tous ceux qui clament que les Afro-Américains « should get over it ».

Si le film n’a pas été écrit, qu’aucun dialogue n’a été planifié et que l’écriture a en fait eu lieu après le tournage, c’est-à-dire au montage, de fait, au vu de cette expérience de distanciation face à des victimes, il n’en reste pas moins que le résultat interroge sur cette méthode et son objectif.

Malgré tout, de très beaux moments ponctuent le film dont l’esthétique, qui est peut-être une partie du problème, avec cette photographie noire et blanc très belle, qui sublime les « gueules » de tous ces personnages et notamment de Judy. Une magnifique scène de déambulation nocturne à vélo, avec des lumières comme des lucioles pour conjurer le racisme et la terreur, symbolise le film lui-même et son projet.

 

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