Florida de Jean Dytar

En 1572, à Londres où il s’est réfugié avec son épouse Eléonore, Jacques Le Moyne apprend la nouvelle, par Sir Walter Raleigh, de la Saint-Barthélémy et le massacre de Coligny. Cette nouvelle le replonge dans les affres de ses souvenirs, lorsqu’il participa quelques années plus tôt, en tant que cartographe, à l’expédition de 1564-1565 d’un établissement français — et protestant — en Floride, sous les ordres du capitaine René de Laudonnière, et qui s’acheva en désastre. Depuis lors, Jacques a abandonné ses cartes et ne dessine plus que des fleurs ou des insectes pour sa clientèle nobiliaire. Incapable ne serait-ce que d’évoquer ses souvenirs de cette aventure désastreuse, il se réfugie dans le mutisme et dans ses natures mortes. Mais l’histoire n’en a pas fini avec lui…

Jean Dytar, après la très maîtrisée Vision de Bacchus, revient avec un récit époustouflant sur le pouvoir de la mémoire, de l’image-inaire face à l’histoire. Pour le dire plus clairement, Florida est l’histoire de la manière dont la mémoire des premières colonisations de l’Amérique a généré des images qui se sont imposées dans nos esprits jusqu’à remplacer l’histoire voire la créer.

Réussir pareil tour de force est remarquable. Le faire en livrant un récit poignant, humain, via une histoire intime voire intimiste de ce qu’a pu signifier cette histoire pour l’un des protagonistes qui l’a vécue est un exploit scénaristique et graphique admirable.

Jean Dytar a choisi en effet d’aborder cette histoire par le biais de Jacques Le Moyne de Morgues, cartographe, et auteur putatif des dessins dont Théodore de Bry s’est servi pour ses 41 gravures qui ont illustré le deuxième volume de sa série des Grands Voyages : La Brève narration qui arrivèrent aux Français en Floride, publiée en 1591. Ces gravures ont durablement imprimé les imaginaires occidentaux en donnant à voir, pour la première fois, les « sauvages » des Amériques, en paix comme à la guerre, dans leurs activités quotidiennes et extraordinaires, contribuant ainsi à nourrir un désir de connaissance de ce mundus novus qui fascinait et révulsait les consciences européennes du XVIe siècle, hantées par les atrocités des guerre de Religion.

Mais en réalité, ayant participé et survécu à cette expédition funeste, Jacques Le Moyne ne veut plus en parler. Sa conversion au protestantisme, les massacres de son siècle, qu’ils aient lieu en France ou dans le nouveau monde, l’ont dégoûté et profondément traumatisé. C’est donc le récit d’un trauma que propose Florida : derrière l’image du rêve imprimé se cache le cauchemar réel qu’a vécu celui qui en est l’auteur supposé.

Avec une délicatesse minutieuse, comme les dessins de fleurs et d’insectes dans lesquels se réfugie Jacques, avec une humanité bouleversante à l’image d’Eléonore qui doit gérer seule le foyer face à ce mari devenu absent et étranger à tout, Jean Dytar nous raconte comment, progressivement, grâce  à la persévérance et l’abnégation d’Eléonore, véritable héroïne de cette histoire et d’une certaine manière véritable auteur des dessins, Jacques parviendra, une nuit, à se livrer enfin. Ce témoignage, source d’un autre livre, source, surtout, des dessins imaginés, sera à son tour source trahie mais quasiment inéluctable d’un autre imaginaire, celui de la colonisation de l’Amérique.

Avec un graphisme tout en pastels et en délicates touches, Dytar fait surgir devant nous cette époque, cette aventure, ce cauchemar. La trouvaille de strier tous les dessins du flash-back, de la narration véritable de Jacques Le Moyne, de lignes de cartographie est à la fois simple et donc géniale, devenant éclatement complet lors des scènes les plus cruelles et dont les fragments reviennent hanter les vivants des décennies plus tard, ayant ainsi déjà imprimé les consciences.

Le récit, lorsque Jacques commence son histoire, prend alors aux tripes et s’approfondit dans un emballement irrésistible. Il y a du Conrad dans cette descente hallucinée aux enfers. Mais surtout, il aboutit à la prouesse scénaristique et visuelle qui clôt cette extraordinaire évocation et qui permet de regarder, à neuf, l’œil à présent aiguisé, les images que l’on avait dans notre esprit.

Archéologie du visuel, Florida est une œuvre exceptionnelle, immense, qui nous rappelle qui nous sommes car elle nous montre ce que vous pensons voir, le théâtre des ombres qui s’agitent dans nos consciences hantées de fantasmes. Nourri de l’historiographie la plus exigeante (Franck Lestringuant est un peu le parrain de cet ouvrage), Florida est une prouesse qui laisse pantois, et qui hante pendant longtemps l’esprit.

Note : toutes les illustrations de ce billet sont tirées du blog de Jean Dytar qui est une véritable mine et une plongée dans le processus documentaire et créatif.

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