leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu

Pendant l’été 1992, dans une ville de province de l’est de la France, en Lorraine là où les hauts-fourneaux commencent à fermer, laissant une population locale sans ressource, Anthony et son cousin décident de voler un canoë dans un centre de loisirs pour aller visiter la fameuse plage des nudistes. Poursuivis par des adolescents du centre, ils parviennent à s’échapper et à rejoindre la plage. Sur place, ils ne trouvent aucun nudiste mais font la connaissance d’une bande de jeunes appartenant à la population aisée de la ville. Anthony tombe immédiatement amoureux de l’une des filles présentes, Steph. La bande les invite à une soirée chez l’un des leurs, les deux garçons hésitent mais acceptent finalement. Reste le problème pour se rendre sur place. Anthony propose alors à son cousin d’emprunter la moto de son père. Une décision lourde de conséquence, puisque le père d’Anthony refuse que l’on touche à sa bécane et qu’il peut se montrer violent quand on le contrarie. La soirée chez les bourges se passent normalement, Anthony et son cousin profitent au maximum de l’alcool, des filles, de la drogue. Mais au moment de partir, ils découvrent que la moto a été volée. Probablement par Hacine, venu d’un autre quartier difficile de la ville, présent à la fête pour ravitailler les participants en substances illicites. Les ennuis commencent…

 » Il en est dont il n’y a plus de souvenirs,
Ils ont péri comme s’ils n’avaient jamais existé ;
Ils sont devenus comme s’ils n’étaient jamais nés,
Et, de même, leurs enfants après eux .  »
Siracide. 44, 9.

Le roman a obtenu le Prix Goncourt en 2018, sans forcément susciter l’enthousiasme du jury. Il s’agit du second roman de Nicolas Mathieu, après  Aux animaux la guerre, publié en 2014. Le roman est découpée en quatre parties, quatre étés avec un intervalle de deux ans entre chacun d’eux, centrées le plus souvent sur une soirée ou un événement particulier. En 1992, le point central est la fameuse soirée chez les gosses de riche, l’espace d’une rencontre possible ; en 1994 la soirée huppée au club nautique et, en miroir, l’enterrement d’un ouvrier syndicaliste ; en 1996 le feu d’artifice du 14 juillet (point de convergence — mais pas de communion — de toute la population d’Heillange) ; et, 1998, la demi puis la finale de la coupe du monde de football, où l’illusion de la fraternité bât son plein. Chaque parties portent le titre d’une chanson : Smells like teen spirit, You could be mine, La Fièvre et I will survive.

A chaque fois, les personnages principaux — Anthony, Hacine, Steph, leurs parents — se recroisent, Anthony cherchant désespérément à coucher avec Steph, Hacine à trouver sa place auprès des siens.  Le roman se focalise sur la trajectoire des trois adolescents, qui grandissent à Heillange, veulent en partir mais n’y parviennent pas sauf peut-être Steph. Hacine, qui avait un temps refait sa vie au Maroc, revient dans sa ville natale pour s’y perdre à nouveau, et Anthony qui avait caressé l’espoir de partir en s’engageant dans l’armée doit également y renoncer. L’essentiel de l’intrigue se passe donc dans les rues d’Heillange, mêlant population ouvrière et familles bourgeoises et se termine par cette sordide impression d’avoir bouclé une boucle : au vol de Hacine répond celui d’Anthony, qui marque alors la fin de sa relation glauque avec Steph, la fin également des illusions.

Chez eux, on était licencié, divorcé, cocu ou cancéreux. On était normal en somme, et tout ce qui existait en dehors passait pour relativement inadmissible. Les familles poussaient comme ça, sur de grandes dalles de colère, des souterrains de peines agglomérées qui, sous l’effet du Pastis, pouvaient remonter d’un seul coup en plein banquet. Anthony, de plus en plus, s’imaginait supérieur. Il rêvait de foutre le camp.

Eux qui s’étaient promis de ne pas finir comme leurs parents, c’est-à-dire vivre une vie de misère dans l’espoir d’une maigre augmentation pour Anthony et Hacine, ou  suivre la trajectoire toute tracée menant aux grande écoles pour Steph, doivent se résigner à faire comme les autres. Il n’ y aura pas de révolution, à Heillange ou ailleurs. Le roman est d’ailleurs un succession de renoncements, d’échecs successifs. On pourrait à ce propos lui reprocher ce portrait à charge de cette ville de province (entre alcoolisme et violence côté populaire et vacuité côté élite), mais il ne doit pas être si éloigné de la réalité.

Malgré quelques passages marquants, comme la soirée huppée dans la deuxième partie, totalement ravagée par un orage, le roman se répète énormément (d’autant que l’écart entre les différentes parties n’est pas si important, les personnages évoluent peu et le lecteur a parfois l’impression de faire du sur-place ou à défaut des sauts de puce qui ne font guère avancer le propos général du livre qu’on saisit dès la première partie) et se complaît dans des scènes de sexe pas toujours heureuses. Le roman était pensé à l’origine pour s’inscrire dans le genre du polar, d’où des sortes de cliffhangers qui concluent les différentes parties. En général, j’ai trouvé ces procédés les plus faibles dans l’écriture et je ne trouve pas que l’intrigue soit particulièrement haletante, à l’image d’un bon polar. Au contraire, elle se perd dans des circonvolutions constantes qui noie la portée sociale du roman dans des considérations d’adolescents sur le sexe, leurs parents, l’école ou la vie en générale. Roman social, roman noir, roman d’apprentissage, leur enfants après eux est un peu tout ça à la fois, ce qui fait peut-être sa faiblesse.

 

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