La guerre des pauvres d’Eric Vuillard

On connait peu de choses sur les origines de Thomas Muntzer : son père serait mort pendu, sacrifié par la décision arbitraire d’un comte ; sa mère aurait été peu présente car souffrante. On sait qu’il a fait des études de théologie à Leipzig, qu’il devient un proche de Luther avant de s’en démarquer puis de le critiquer de manière virulente dans des pamphlets. Thomas Muntzer voulait s’adresser au bas peuple, pour qu’il entende la parole de Dieu. Il cherchait également à instaurer une société plus juste fondée sur l’égalité entre les hommes, égalité voulue par Dieu. Aussi a-t-il régulièrement fustigé le faste des princes et des clercs, y compris Luther.  Il s’est joint à la révolte des paysans entre 1524 et 1526 où il prêche pour l’égalité. La révolte est matée dans le sang le 15 mai 1525. Dans les jours qui suivent, Thomas est arrêté. Dans un premier temps, il se rétracte mais finalement réitère ses accusations ce qui lui vaut d’être décapité et sa tête exposée sur les remparts de la ville de Mühlhausen.

Ainsi pour rendre hommage aux Gilets jaunes, Eric Vuillard a choisi de raconter dans un court récit de soixante pages le destin tragique de Thomas Muntzer. Il est toujours curieux d’apprendre de la bouche même de l’auteur de fiction comment comprendre son récit, c’est même globalement un pas qu’ils ne font que rarement préférant laisser au lecteur la liberté de son interprétation. Là Eric Vuillard le dit clairement, précise qu’il a terminé plus vite son récit pour « coller » avec l’actualité. Une démarche qui laisse songeur, qui impose donc cette lecture ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes.

Thomas Muntzer, les gilets jaunes, même combat. Les bras m’en tombent.

Que comprend-t-il du mouvement des gilets jaunes pour le relier à la révolte des paysans allemands au XVIe siècle ? Et inversement, quelles recherches a-t-il faites sur cette révolte pour la relier quelques siècles plus tard à cet événement contemporain ? Le rapprochement de ces deux événements est abscons. Pire, il laisse entrevoir une interprétation fallacieuse de l’histoire, passée et présente.

De la révolte des paysans allemands au XVIe siècle, Eric Vuillard ne retient qu’une chose, la figure de Thomas Muntzer, en héros sacrifié. Outre qu’il est toujours inexact de limiter un événement à quelques figures encensées, sa fascination pour cet homme fait obstacle au rapprochement avec le mouvement des gilets jaunes, un mouvement qui justement ne voulait aucun chef. Peut-être à l’image des paysans allemands, mais faute de recherches minutieuses (et probablement impossibles) sur ces révoltés, l’auteur se limite à la figure du connu, réduisant le mouvement à sa seule personne, dans un rapprochement plaidoyer qui du coup rate deux aspects fondamentaux du mouvement actuel : son collectif et son refus de la verticalité.

En choisissant, probablement par contrainte, d’inscrire son récit dans la trajectoire de Thomas Munzter, l’auteur doit en passer par les idées de cet homme et notamment son engagement religieux. La question religieuse est au cœur du combat de ce dernier, et sa vision de ce que doit être la religion rejoint les préoccupations sûrement plus matérielles des paysans allemands. En cela, il ne fait pas œuvre de nouveauté (la pauvreté et la condamnation du faste de l’église ayant toujours été au cœur des réformes). Et jusque très récemment les mouvements pour plus d’égalité pouvaient parfaitement être portés par des représentants religieux (l’existence des prêtres ouvriers en atteste). Par contre, le mouvement des gilets jaunes est laïc et républicain.

Et maintenant, voici que le pape appelle à la croisade contre le roi de Naples, et voici que Jan Hus monte en chaire, dans la petite chapelle de Bethléem, et prêche la désobéissance ; il prêche l’amour, la prière, même pour les ennemis du Christ, et tonne que le repentir ne passe ni par l’argent des indulgences, ni par la violence des croisades, ni par le pouvoir des princes. C’est fait. Les mots sont dits de nouveau : « ni par l’argent ni par le pouvoir ni par les princes », ces mêmes petits mots qui changent de forme, de ton mais pas de cible, et qui, lorsqu’ils reviennent au monde, toujours s’acharnent contre l’argent, la force et le pouvoir. Ces mots vont petit à petit devenir les nôtres. Ils vont mettre longtemps, très longtemps à faire leur chemin jusqu’à nous. On les entend mal encore dans les prêches de Jan Hus, mais peut-être ne les avait-on jamais si bien entendus.

La répression sanglante de la révolte n’est pas non plus très éclairante sur la manière dont les forces de l’ordre ont, comme ils le disent eux-mêmes, « gérer » le mouvement. On peut même voir un certain progrès dans le fait que nous ne comptons plus que des éborgnés dans les rangs des manifestants, là où quelques siècles passés, on comptait les morts.

Eric Vuillard a t-il été obligé de faire le service avant-vente pour éclairer le lecteur sur la portée de ce texte, reconnaissant par la même que peu d’entre eux auraient fait le rapprochement avec le mouvement actuel ? A-t-il orienté / interrompu un récit en cours d’écriture pour « coller » à l’actualité sans soucis de cohérence ? Pourquoi n’a-t-il pas relier le mouvement des gilets jaunes avec des événements plus récents, proche de la Révolution française, dont les effigies ont souvent été brandies par les manifestants ?

Dans tous les cas son rapprochement est inopérant et avec cet énième récit court, Eric Vuillard livre une œuvre bâclée, irréfléchie et agaçante par la persistance de ce ton surplombant. « Le martyre est un piège pour ceux que l’on opprime, seule est souhaitable la victoire. Je la raconterai. » Ainsi se termine le récit de la guerre des pauvres. Clinquant mais facile.

 

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