The Friend de Sigrid Nunez

Elle se remémore la dernière conversation qu’elle a eue avec son ami et collègue universitaire, une conversation à propos de femmes cambodgiennes réfugiées aux Etats-Unis et devenues aveugles suite aux traumatismes vécues sous le régime des Kermers rouges. Aucune blessure, aucune lésion cérébrale ne pouvait expliquer cette perte de vision. Aussi en avez-vous conclu que leur psyché, incapable de supporter les horreurs de ce monde, avait décidé de s’empêcher de voir. S’ensuivit un email faisant la liste de livres qu’il lui recommandait. Puis le silence, le suicide et l’oraison funéraire. De cette conversation, elle se remémore toutes les autres, et tente de comprendre. Est-ce la lassitude de l’écrivain ? Celle de l’enseignant ? Du mari vieillissant ? Puis la troisième épouse lui demande de prendre chez elle le chien du défunt, un dogue allemand se prénommant Apollo. Elle vit en appartement, dans un immeuble qui refuse les animaux domestiques, pourtant elle accepte et tente en compagnie de cet animal taciturne et dépressif de donner un sens à ce qu’elle éprouve.

Il s’agit du neuvième roman de cette auteur américaine, le premier pour lequel elle reçoit un prix et pas n’importe lequel, le National Book Award.

Le roman évoque principalement la question du chagrin après la perte d’un être cher. C’est à lui que le roman s’adresse littéralement, même si parfois elle semble parler également au chien. Ici les deux protagonistes ne sont pas des amants (même s’ils ont eu une relation d’un soir vite regrettée), ils sont davantage des confrères, des amis même partageant un même intérêt pour l’écriture, la littérature et leur enseignement. Tous les deux sont en effet des écrivains qui donnent également des cours de creative writing. Un bon nombre de leur conversation tournent d’ailleurs sur ce qu’est un écrivain, sur ce qu’apporte la littérature à l’humanité, sur leurs cours et sur le comportement de certains de leurs étudiants. A l’image de leurs conversations, le récit convoque un grand nombre d’écrivains qui viennent apporter leur témoignage sur la difficulté d’écrire, sur la futilité de conjurer la mort par l’écriture et sur la hantise de ne pas être compris.

“I don’t want to talk about you, or to hear others talk about you. It’s a cliche, of course: we talk about the dead in order to remember them, in order to keep them, in the only way we can, alive. But I have found that the more people say about you, for example those who spoke at the memorial — people who loved you, people who knew you well, people who were very good with words — the further you seem to slip away, the more like a hologram you become.” (…)

“Sure I worried that writing about it might be a mistake. You write a thing down because you’re hoping to get a hold on it. You write about experiences partly to understand what they mean, partly not to lose them to time. To oblivion. But there’s always the danger of the opposite happening. Losing the memory of the experience itself to the memory of writing about it. Like people whose memories of places they’ve traveled to are in fact only memories of the pictures they took there. In the end, writing and photography probably destroy more of the past than they ever preserve of it. So it could happen: by writing about someone lost — or even just talking too much about them — you might be burying them for good.”

Apollo est l’élément central du récit, sa présence rappelle l’absence de l’être cher, son mutisme l’incapacité de comprendre son geste, son vieillissement le cheminement inexorable du deuil. Il y a quelque chose d’extrêmement touchant dans la manière qu’a la narratrice de trouver du sens dans les moindres gestes de ce chien. De très humain aussi. A un moment, elle découvre (ou veut croire) qu’Apollo aime qu’on lui fasse la lecture, et spécialement les œuvres de Rilke. Leur séance de lecture devient le prétexte d’un dialogue à trois.

Le roman aborde des questions fondamentales avec une grande intelligence et sans jamais céder à des injonctions prétentieuses. Le style de cette écrivain est limpide, je dirais presque soyeux tant elle progresse dans sa narration avec quiétude et sérénité, malgré la gravité de son propos.

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